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Lire Damien Murith c’est pénétrer dans une écriture qui nous prend aux tripes, nous retourne en moins de deux, nous poursuit des jours et des nuits, nous envoie valdinguer avec poésie dans les cordes du ring. C’est entendre la petite musique des mots qui pénètre votre chair, votre cœur, enfouie sous votre épiderme un mal profond et vous laisse béat devant tant de forces et beautés. C’est un uppercut qui ne vous laisse aucun répit et vous donne juste l’envie de continuer à lire ce quelque chose que l’on nomme un bijou. Un bijou d’une extrême noirceur mais qui reluit comme peut l’être un diamant poli.  

Il y a peu d’écrivains dont j’aime autant l’écriture. Peu qui me laissent perdue lorsque je finis leur roman. Damien Murith en fait parti. Rien n’est laissé au hasard dans la construction de ces romans atypiques. Tout est sous contrôle. Chaque mot résonne avec une force, une puissance, comme un scalpel viendrait vous perforer l’estomac. C’est incroyablement beau par cette immensité évocatrice qu’est l’atmosphère qu’il donne à ses histoires. Court et beau. Ciselé. 

« Le cri du diable » n’échappe pas à la règle. Et c’est ce que je demandais à Damien Murith : qu’il me procure des frissons, me donne la jouissance de lire ses mots qui attaquent la rétine, propulsent au firmament d’une nébuleuse infranchissable toutes autres formes d’écritures.
Dernier tome de la trilogie du Cycle des maudits (lire et relire La lune assassinée, Les milles veuves), Le cri du diable ne nécessite pas de connaitre les romans précédents. Cependant une fois entré dans son écriture, vous comprenez que lire ces deux autres récits est capital, essentiel, indispensable, vital. Vous serez à votre tour intoxiqué à son écriture éblouissante.
Et bon sang que c’est bon ! Que c’est fort ! J’ai rarement lu avec autant de besoin comme intoxiquée à ses mots, suspendue à son encre, à la page suivante, au paragraphe à venir. D’une maitrise concise et rapide, comme un peintre qui jetterait sur la toile ses couleurs et renforcerait son épaisseur, il nous dresse le portrait d’une époque qui pourrait être révolue tant le parfum qui s’en dégage nous renvoie vers un 19ème siècle époque naturalisme, romantisme, humanisme.  

Le cri du diable est un parfum, un dahlia noir, une rose rouge passion qui se couvre d’épines, une araignée qui étouffe sa proie à force d’amour et de son besoin. C’est la jalousie qui crève les cœurs, ronge les estomacs, remplie les ventres d’aigreurs. Ce sont les villages qui sonnent l’angélus, enterrent ses morts lorsque la gangrène pénètre les foyers. C’est la déception, l’ignoble et immense tentacule qui enserre l’esprit et empêche de croire, d’avoir confiance en l’être aimé. Le cri du diable comme cette putain de jalousie qui nous prend lorsque d’un mouvement de tête, un geste de la main, tout semble se terminer.  

Camille est arrivée au village il y a quelques temps de cela. Un village à la terre grise et basse, à la peau qui s’use au cul des vaches et aux mains sur les charrettes. Une terre de malheur où les hommes las s’en vont par centaines se vendre à la ville, le cœur rempli de détresse et les mains à jamais calleuses. Seul le ciel bas, les vents tranchants sont là pour rappeler que la destinée règne et qu’à tout moment elle nous crève les yeux et le cœur. Recueillie par le curé, Camille rencontre celui avec lequel elle va se marier. Un mariage d’amour et de passion.
Mais on ne vit pas sur ce sol à l’odeur rance et humide. On ne vit pas. On meurt. On meurt autour de prières faites par les femmes, autour des regards concupiscents que jettent les mâles à la veuve éplorée. On meurt en agonisant dans les bras de sa belle, « les lèvres mouillées qui bougent lentement, et la nuit est blanche de murmures, de phrases tendres dont les bouts se nouent en gerbes de larmes. ». On meurt et  on part dans ce paysage qui n’est que neige et vents. On part pour fuir, échapper à ce qui nous attend.
A la suite de la mort de son époux et d’un baiser forcé, une main glissée sous son corsage, Camille fuit. Elle fuit la mort et son odeur, les villageois qui la poursuivent, arrive dans la ville, celle qui étouffe, rejette dans les bas fonds tous ceux qui n’ont pas réussi, qui laisse aux petits matins, les corps repus d’alcool dans les caniveaux. La ville qui « usine » de ses fumées toxiques, ses grandes cheminées d’où s’échappent des fumées indigestes et épuise les corps des ouvriers. La ville qui est le réceptacle de tous ceux qui ont laissé un passé. La ville comme une toile. Et Camille comme une araignée étouffe sa proie, devient à son tour cette araignée qui d’une piqûre jette son venin, défile sa bobine et tisse sa toile.  

Un roman comme un poison, un liquide, une encre dont on ne peut se détacher, s’extraire. D’une noirceur absolue, Damien Murith a construit sa trilogie sur cet air irrespirable qu’est la misère sociale, affective. Il peint une toile, y rajoute des couleurs, du marron poussiéreux au rouge sanguin en passant par le bleu tempête, des tons. Il retouche les contours pour les rendre moins lisses, plus bruts et à la fois ciselés, touchants, vibrants comme l’est le cri de l’amour.  

La lune assassinée et Les mille veuves avaient l’odeur de la terre et du large, des femmes dans l’attente, des hommes emprisonnés dans leur rôle de mari et de mâles. On respirait l’air dur, âcre du sel, de la terre qui repose sous les boues. On y croisait les glaneuses, les toiles de Turner. Dans ce dernier cycle on est dans l’humanisme. Un humanisme digne de Zola avec une Camille en Gervaise. Une histoire de maudits, de cycle qui se répète à l’infini. Et bon sang, que c’est beau à lire. Je suis intoxiquée à l’écriture sensuelle, émouvante, ciselée, parfaite de Damien Murith, un grand auteur s’il en est.

« Il est le cri quand tout se tait, le silence quand tout gronde, il est le fruit unique de l’arbre, le carré de roche libre de mousse, l’oiseau bleu pris dans le piège de décembre, il est l’éclat, la nuée d’étincelles qui retient le regard, tantôt clair, tantôt obscur, foudroyant comme une piqûre de guêpe : il est le sentiment. »

 

(NB : et si je vous disais le nombre de phrases recopiées, j’en viendrais à réécrire ce roman en entier. Certaines descriptions de la ville sont sublimes, les émotions exacerbées donnent des frissons de plaisir. La perfection comme un diamant peut l’être : pur).

(NB bis : filez donc découvrir la littérature romande, ils sont bons, diablement bons) 

 

Le cri du diable
Le cycle des maudits
Damien Murith
L’âge d’homme

 

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