Lorsque j’étais enfant et adolescente, je détestais ce mot : les vacances, cette période de l’année : les vacances, cette obsession de tous : les vacances.
Pourquoi ? Parce qu’on ne partait pas en vacances, nous. Mon père travaillait sur les chantiers l’été parce que c’était la période de l’année où les gens refaisaient leur cuisine, la peinture de leur appartement, le carrelage de leur salle de bain. Mon père travaillait donc davantage en juillet et août et les vacances, il ne pouvait se permettre d’en prendre.
Ma mère n’allait pas partir seule avec ces deux enfants. L’idée ne lui a même jamais effleuré la tête.

On ne partait pas en vacances. C’est comme ça. Rien à faire. Je passais les deux mois de l’été à Drancy. Un Drancy désert, vidé de ses habitants, même le marché du dimanche matin était triste et silencieux. La plupart des commerçants avaient fermé boutique. Très peu de Drancéens s’y aventuraient. Il y avait une atmosphère de ville mise en quarantaine. C’était glauque.
Il ne restait dans cette ville abandonnée que ceux qui ne pouvaient se payer le luxe de partir ailleurs.

Je mes souviens de mes amis qui me posaient toujours la même question :

-      Tu pars où en vacances, toi ?
-      Je ne pars pas.
-      Pourquoi ?
-      Je sais pas, on n’a nulle part où aller et mon père travaille l’été
-      Mais tu vas rester là les deux mois ?
-      Oui.
-      Moi je pars en Bretagne dans une maison qu’on a loué au bord de la mer. Il y aura tous mes cousins et cousines.

Mes crises commençaient dès le mois de juin à la maison. 

-      Cet été on part en vacances ?
-      Non tu sais bien, on en a déjà parlé, ton père a des chantiers tout l’été.
-      Mais nous, tous les trois, on peut partir quelque part ?
-      Ecoute Maryam, tu vas pas recommencer.
-      Mais toutes mes copines et copains de l’école partent en vacances quelque part. C’est comme ça en France, on part en été, à la mer, la campagne, la montagne, bref on se déplace ailleurs, pourquoi nous, on doit rester ici ?
-      Parce qu’on ne peut pas partir. Tu nous fais cette scène chaque année. Occupe toi, lis, fais du sport, du vélo, sors avec tes copains qui ne partent pas. C’est un luxe les vacances, et nous, désolée, on ne peut pas se l’offrir.
-      Ils partent tous ! Personne n’est là. Et c’est faux, on peut se payer des vacances pas chers. Même Sabrina qui habite à la cité et qui est pauvre part en vacances au bled chaque année. Tout le monde part en vacances en France !

Et je claquais la porte de ma chambre et m’y enfermais des heures.

Au départ, j’ai essayé de comprendre en me disant que c’était un truc culturel. Mes parents ne sont jamais partis en vacances en Iran. C’est un concept moins étendu qu’en France. Seules, quelques familles iraniennes aisées et possédant une maison secondaire au bord de la mer Caspienne, « partent en vacances » durant l’été. Les vacances étaient donc en Iran beaucoup plus qu’en France une affaire de classe sociale.
Mais ça ne pouvait pas me satisfaire. Pourquoi alors mes copines qui avaient comme moi une autre culture partaient ev vacances ? Ils allaient au bled pour la plupart. Oui mais eux pouvaient repartir de leur pays, rendre visite à leur famille restée là-bas, nous, on, on ne  pouvait pas parce qu'on était réfugiés. Bon et ceux de double culture qu partaient dans le sud de la france alors ? J'ai réfléchi et j'en suis arrivée à la déduction qu'ils s'agissait de parents qui étaient nés ailleurs mais dont les enfants étaient nés en France. Donc, la culture française était comme davantage présente dans leur vie et leurs habitudes. Ils semblaient mieux "intégrés" et moi ce qui me faisait souffrir et était à l'origine de mes crises de rage, c'était précisemment ça : on était pas intégrés. Malgré tous mes efforts pour l'êre, on ne l'était pas. Il fallait me renddre à l'evidence. Accepter cette vérité indéniable.

C'était donc le spectre de l'exil qui se cachait derrière les vacances. On ne partait pas parce qu'on n'était pas encore totalement intégrés. On était pas comme eux et on ne le sera probablement jamais. Et ça, ça me rendait dingue.

Je redescendais dans la cuisine pour continuer à harceler ma mère :
-       Tu vois, si on ne part pas c'est pas parce qu'on manque d'argent, c'est parce qu'on n'est pas comme eux.

Profond soupir de ma mère qui découpe les aubergines pour faire un « khoreshte gheyme ». (un plat iranien, un ragout fait de viande d’agneau, d’aubergines, de sauce tomate, de lentilles et de pommes de terre en frites, accompagné de riz basmati.)

Nous sommes finalement partis en vacances. La petite stalinienne de l'intégration française que j'étais avait réussi à implanter de force son concept de vacances au sein de sa famille.
Nous partions donc en vacances et ce, de plus en plus, régulièrement. Nous avions même fini par élire un lieu, le lieu attitré de nos vacances, avec cette habitude et cette fidelité qui nous remplissaient d'un sentiment de sécurité. Vous savez le côté rassurant de l'habitude. Ce lieu c'était les étangs d'Attin.

Les étangs d'Attin comme son nom l'indique désigne ce lieu qui comporte plusieurs étangs situé entre le Touquet et Berck plage dans le Pas de Calais.
Par quelle magie ou quel mauvais coup du sort, mes parents choisirent ce lieu comme lieu habituel de leur vacances demeurent une énigme pourmoi jusqu'à ce jour. Peut-être ces petits bungalows dont ils étaient tombés amoureux. Sorte de petite maison en bois cachée dans la forêt qu'ils louaient à la semaine.
Peut-être les fameux étangs dans lesquels on pouvait pêcher. Il y en avait toir ou quatre assez grandes et bordés de saules pleureurs. mais le seul souvenir de ces pêches est celui de mon frère et moi en train de relâcher dans l'eau un poisson, une petite truite, que nous ne voulions plus tuer, le coeur plein de regret et de culpabilité. Nous n'arrivions pas à lui enlever l'hameçon et on avait les doigts qui commençaient à saigner. Une véritable boucherie.
Nous avons finalement réussi à lui enlever l'hameçon et à lui rendre sa vie et sa liberté avec toutefois une mâchoire mutilée.

Il faisait chaud et humide et on avait les bottes remplies de boue. Il pleuvait trois jours sur cinq.
Mais chaque été nous y serions.

 

Maryam Madjidi - Mardi 15 août 2017

(Pour le respect de celles et ceux qui ont accepté de publier sur ce blog, les textes et les photographies sont protégés par le droit d'auteur. Merci de ne pas les reproduire sans autorisation)

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J'aurai pu rédiger un hommage à Maryam avec cet air de Michel Jonaz... "On allait au bord de la mer, avec mon frère, mon père ma mère... " Mais un petit sourire s'est glissé dans un coin de ma tête à l'évocation de ses souvenirs de vacances. Un sourire, la voix et le rire de Maryam Madjidi. Car qui ne connait pas Maryam ne connait pas la conteuse qui est en elle, cette façon qu'elle a de vous regarder, sourire et de vous emmener dans des histoires abracabratesques digne d'un palais des milles et une Madjidi. C'est suave, bon, poétique et envoutant. Un peu comme Marx et les poupées, une caverne des mille et un trésors linguistiques remplie d'humanité et de gouailleurs qui nous rappellent combien les mots liberté et générosité existent entre les peuples.

Maryam Madjidi a fait parti de la sélection du mois de janvier des 68 premières fois, et dès le début le raz de marée a opéré. Un charme fou, une élégance et incroyable poésie, une boussole à tous les perdus et égarés, un rire qui s'entend à l'infini et des questionnements qui sont des vérités. Bref j'ai adoré la découvrir, la lire et son Goncourt du premier roman, son prix Ouest France Etonnants Voyageurs 2017 sont vraiment mérités. (car au delà de l'écrivaine, je devrais l'artiste même, il y a une femme... en or poétique, où le rire se déploit à profusion et les yeux sont remplis de malice)

 

Les vacances
Maryam Madjidi
L'été jaune carré
Le blog du petit carré jaune