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« Elle s’appelle Gordana. Elle est blonde. Blonde âcre, les cheveux rêches. Entre les racines noires des cheveux teints, la peau est blanche, pâle, elle luit, et le regard se détourne du crâne de Gordana, comme s’il avait surpris et arraché d’elle, à son insu, une part très intime. Sa bouche est fermée sur ses dents. Elle s’obstine, le buste court et têtu, très légèrement incliné, sa tête menue dans l’axe. On devine les dents puissantes, massives, embusquées derrière les lèvres minces et roses. Le sourire de Gordana éclaterait comme un pétard de 14 juillet. On ne la voit pas sourire. On imagine. »

 

Marie Hélène Lafon c’est la littérature avec un L, la puissance et le savoir des mots, la langue qui charrie son vocabulaire, la syntaxe qui rabote, polit le texte. Il y a les silences ciselés comme le sont ceux qui n’ont que cette parole pour véhiculer leurs sentiments, leurs émotions. Il y a la beauté des petites gens, ceux qui n’ont pas de richesses ou du moins pas celles qui sont sonores et trébuchantes. Il y a les regards, les gestes qui souvent s’arrêtent aux bords d’une ligne imaginaire, une ligne à ne pas franchir, celle qui délimite ces silences justement et les corps.  

Gordana est caissière au Franprix, 93 rue du Rendez-vous dans le 12ème arrondissement de Paris. Camouflée sous sa blouse qui ne laisse entrevoir qu’une infime partie de peau, le début d’une poitrine ou d’un Tee-Shirt à l’encolure ronde à l’effigie de Mike Jagger, Gordana se tait, n’effleure jamais les mains qui se tentent vers elle lorsqu’elle demande la monnaie. Elle s’est cuirassée parce la vie est difficile, âpre, sans goût, fade et que le corps se fatigue sous la rudesse de ce monde de lumières artificielles, de musiques sirupeuses, dégoulinantes, mélancolique à souhait, parce qu’elle a appris à se prémunir, à s’économiser pour durer, tenir et surmonter les regards, les gestes, les vies de celles et ceux qui ne la voient pas.
Qui est-elle ? Qui est Gordana qui chaque semaine voit passer à sa caisse cette retraitée qui la  regarde et imagine son existence : que peut-elle bien cacher derrière ses lèvres qui ne disent que les mots nécessaires, ne délivrent que les gestes imposés, ploie sous les remarques acerbes et les regards vides des chalands-clients qui déposent sur le tapis noir, les marchandises à consommer. Qui est Gordana ? Qui est cette femme a la troublante beauté ? Et si... pourquoi pas..., oui, on ne sait jamais. Pourquoi Gordana ne serait pas cette femme qu'imagine dans sa tête, donne vie, chair, cette femme retraitée. Pourquoi n'aurait-elle pas une existence autre que ce supermarché ?
Caisse 4, deux fois par semaine, comme un rendez vous où tout pourrait être supposé, imaginé, réécrit, déployé, inventé. Gordana et son accent chantant, sa voix rauque, sa chevelure flamboyante, brune, ses doigts, son corps, son cou et ses seins. Gordana et sa vie cachée, broderie secrète d’une existence, d’une personnalité, d’un être.

 

Marie Hélène Lafon nous entraine dans l’écriture d’une femme, de celle qui se terre derrière une caisse, disparait sous une blouse, uniforme théâtrale. Celle dont on ne sait rien, ne regarde peu, murmure quelques commentaires ou paroles d'usage mais n'est personne à nos yeux.

Dans un langage très simple et à la fois posé, à la recherche du mot juste, de la ponctuation, la grammaire qui accompagne, elle nous donne, à non pas voir, ce qui serait superficiel, mais regarder, imaginer celle que plus personne ne voit, celle qui est devenue invisible, inexistante, simple prolongement d’un tapis de caisse de supermarché. C’est à la fois très sensible car rempli de ce regard bienveillant, tendre, doux et à la fois très cruel de voir cette invisibilité, cette façon de se tenir ou d’être de celles et ceux qui se cache derrière la blouse, le costume, l’uniforme afin de ne pas être mordu par un monde trop dur, égoïste, gâté, individualisé.   

Mais ce qui est surtout grandiose chez Marie Hélène Lafon, c’est qu’au-delà de l’histoire, elle nous conte, utilise avec cette sensualité qui la caractérise, l’ampleur et la beauté d’une langue. L’écriture devient physique, prend corps, grandie et déploie son langage. La phrase devient musique, cadence, rythme. Le verbe renforce, la virgule apostrophe, le mot se goûte, la phrase se savoure. C’est peut –être cela qui fait que lire un roman de Marie Hélène Lafon devient un véritable plaisir à jouir du texte et de l’histoire construite. C'est peut-être cela qui fait la beauté des gens qu'on ne regarde plus. Une écriture comme une chambre noire qui développe leur âme et met en valeur leur vie.
 

« La capacité de recommencement des hommes et des femmes me terrassent. C’est là, c’est donné, il suffit de regarder et écouter. Les femmes surtout, comme elles sont vaillantes, comme elles veulent y croire, et paient de leur personne, de tout leur corps qui fabrique les enfants, et les nourrit  […] Comme elles sont dévorées et y consentent ou n’y consentent pas ou n’y consentent plus mais peuvent encore font encore parce qu’il le faut et que quelque chose en elles résiste. C’est chaque jour et au bout des jours ça fait une vie. »

  

Gordana
Marie Hélène Lafon
Les éditions du chemin de fer