134315_couverture_Hres_0

« C’est le sable de printemps, frais, un peu humide. La marée est basse. J’enlève mes chaussures et je m’en vais, au loin, tâter l’eau. Le froid me grignote les chevilles. Je laisse mes pieds se réhabituer au sol incertain, à l’eau mouvante sous la pression du courant, au mystère d’une unique respiration animant l’eau et le sable et traversant mon corps. J’ai retroussé mon pantalon. J’ai envie de m’avancer plus profond. Par le jeu de la marée montante, c’est la mer qui vient à ma rencontre. »  

Il y a un vrai bonheur de découvrir encore des mots, une écriture inconnue d’un auteur, d’un écrivain reconnue. Un territoire vierge, une immensité qui prend là, un bonheur de ce dire qu’il me reste tant à apprendre de cet auteur, tant à lire, découvrir. Ce quelque chose de précieux, d’un trésor vaste et généreux, libéré de toute contrainte et de toute imitation ou interdit. Juste lire et se dépouiller de toutes idées préconçues, lues, entendues. 

Entrer dans l’écriture comme on entre dans l’eau, être pure. Naitre, renaitre et nager avec un bonheur, une sensualité, une douceur, une ode dans ce nouvel élan, cette mélodie.
Se souvenir de cette vague, de cette marée, de cette onde sensuelle et mélancolique à nager dans la lecture, s’imprégner de ce parfum, se sécher à la bise langoureuse et imprégnante du vent. Laisser filer les caractères comme on laisse filer les grains de sable entre ses doigts. Se cacher derrière les pages où les rêves d’une princesse du Palais des Mers viennent rappeler nos souvenirs d’enfance. Se retrouver, retourner sur ces plages, ces lacs, sentir la vague, plonger dans l’eau, en ressortir la tête mouillée, s’ébouriffer ou lisser d’un geste de la main et nager.
Nager à perte de vue, nager sans entendre les cris ou les bruits, faire corps avec l’eau, le sel, les algues et poissons. Sentir la fluidité de la matière caresser le corps, joindre les mains et les pieds, position du crapaud et allonger. Allonger. S’allonger. N’être plus qu’un. N’être plus que sensation organique, liquide, légèreté.  

« Je nage, je passe de la brasse à la brasse coulée, change pour l’indienne, son art de la diagonale, ce plaisir à fendre l’eau en biais… »

Puis sortir, marcher sur le sable, sentir les grains couvrir les pieds, retrouver la chaleur, les bruits. Entendre, regarder, voir. Autres sens, autres sensations, émotions. Avoir envie de retrouver celle qui nous a fait oublier l’espace d’un instant ce monde terrestre, ce monde où tout est dompté, domptable, où nos pieds laissent des traces sur le sol, des kilomètres de sueur, des kilomètres de doutes et de peurs.
Ne plus naitre mais être.
Oublier le temps des vacances, le temps de du soleil et de la mer. S’enliser dans des fêlures digne d’un crawl imparfait, s’ennuyer dans le vide d’une piscine municipale, ressentir les blessures salvatrice de ces souvenirs marins, se  métamorphoser dans la cabane d’un ancien résinier, l’ombre d’une jetée ombrageuse, perdre pied d’un dernier été sur la plage d’Arcachon. 

« Nager m’est venu en jouant. Comme les tortues je suis passée sans effort du bain de soleil au bain de mer, me contentant seulement de tendre plus haut le cou. Je n’ai pas ressenti l’événement d’un saut à un autre niveau, mais une apesanteur de plus en plus sûre, une confiance totale accordée à l’eau, une confiance indissociable d’un sentiment d’amour. »

 

Qu’il est beau ce récit de Chantal Thomas. Qu’il est beau, suave, mélancolique, sensuel, doux, profond. Il est une ode à l’amour maternel, celui qui n’est pas le lien sacré mais qui est, qui existe au-delà des meurtrissures, des imperfections imparfaites subjonctives-présentes ou conditionnelles. Il est un album d’une vie, d’une enfance où l’auteur se raconte, raconte le rapport charnel de sa mère, d’elle même et de l’eau, ce besoin vital de toucher, nager, onduler dans la grâce de l’eau, avancer sans ressentir de contraintes, d’ennuis, devenir vague, libre et libérée, désinvolte.

Qu’il est beau, envoutant. Un voyage marin entre océan et mer, entre Arcachon et la Baie des Anges. D’un bassin à une anse, d’une plage de sable fin à une de galets, d’une marée montante et descendante à une mer « morte ». Le sel comme parfum, la nostalgie dans les pages reliées.  

Il est beau oui. Il a ce quelque chose d’indéfinissable, de précieux, un souvenir profond, une réminiscence qui ne peut se dire mais se ressentir. Une ode à la mère, à la mer, à l’eau précieuse de la naissance, à cette bulle qui nous plonge dans un état de l’enfance, d’embryon. Il est l’enfance qui est en nous, l’adulte qui devient, la femme qui vieillit. Il est une trace vive, un réveil, un émerveillement. Fort, délicieux, inoubliable. Comme les premières et dernières fois. Comme ces bonheurs que l’on fuit de peur qu’ils se sauvent.
 

« La gaieté vient de la mer. Elle danse dans le mouvement des vagues. Elle se relance à leur agitation continuelle. Et même quand on ne sait pas nager, même pour qui, venu de la campagne, excursionne une journée à la mer, faire quelques pas dans l’eau, le bas du pantalon ou la jupe retroussée, rend joyeux. On s’accroche les uns aux autres, on trébuche, une vague vous asperge, on pousse des cris. On referme ses doigts sur l’eau, elle coule, s’enfuit. L’eau ne se possède pas. Et nous de même : lorsque nous entrons dans l’eau, nous ne nous possédons plus. »

  

Souvenirs de la marée basse
Chantal Thomas
Seuil