Nohant, lieu d’enfance. Le pays de ma mère. La Vallée noire, en Berry. Terre de mystère, d’obscur, de jeteurs de sort et d’exorcistes. C’est un lien  particulier qui me lie à cette grande demeure, que j’ai si souvent visitée. L’impression d’avoir approché, ici, au plus près, la réponse à une obsédante question. Dans le parc, derrière les deux cèdres immenses plantés à la naissance de ses enfants, Maurice et Solange, la maison de George Sand est restée intacte. Autour de la table, sous le grand lustre de Murano, on attend que les invités descendent de leur chambre pour passer à table. Flaubert, Tourgueniev et Pauline Viardot, Franz Liszt et Marie d’Agoult, Théophile Gautier, Delacroix, et tant d’autres.
L’un des invités ne viendra plus s’asseoir là. Au terme d’un septième été passé ici, après la fébrilité de leur vie parisienne, après leur étrange et tragique équipée majorquine, Frédéric Chopin et George Sand ont rompu.

C’est à l’étage que l’on réalise la violence des sentiments et l’irréparable de la rupture. La chambre du compositeur a disparu. Au sens matériel, littéral du terme. Rasée, détruite. Aucun tour de magie ou de sorcellerie berrichonne, pourtant active dans la région. Un matin, les déménageurs, les menuisiers sont venus. Ils ont vidé la chambre, sorti tant bien que mal le Pleyel en bois blond, et, comme cela leur a été demandé, ils ont installé une cloison au milieu de la pièce, dans toute sa longueur, donnant ainsi naissance à deux pièces étroites, aux proportions mesquines, qui possèdent chacune une fenêtre sur le parc.
L’une sera transformée en placards, avec chiffonniers, tiroirs et cartonniers. Dans l’autre, l’écrivain installera son cabinet de travail, une pièce austère, très peu meublée, presque masculine. Il ne reste plus rien de leurs amours.
La faute en revient à Solange, dit-on. Comme toujours. Frédéric prend trop souvent son parti contre sa mère. Entre la mère et la fille, les relations sont complexes, douloureuses. Solange, l’indolente, la capricieuse, la rebelle. Solange, sans talent, impardonnée. Rien de commun avec Maurice, le fils aimé, chéri, adulé, doué pour tout, qui se glisse dans l’ombre de sa mère, dans l’ombre de Delacroix, son maître.
A Nohant, le drame couve depuis des mois. Solange a rompu ses fiançailles avec un notable local et s’est mise en tête d’épouser Clésinger, le sculpteur parisien, le « tailleur de pierre », comme l’appelle Chopin qui ne l’aime guère. Il sait que Solange ne sera pas heureuse. Quelle femme le serait, avec cet homme violent, alcoolique, coureur de jupons et couvert de dettes ? Mais George ne veut rien savoir, elle pardonne tout au talent, au statut d’artiste qui permet toutes les libertés, tous les écarts, qui le place au-dessus de toutes les contingences. Seules comptent l’inspiration, la création, l’œuvre. Sa vie à elle en est l’éclatante, la permanente démonstration. Frédéric, à ses yeux, n’est qu’un aristocrate bien trop délicat, trop bien élevé, trop prude pour comprendre ces bouillonnements, ces excès.

Elle le tient à l’écart des discussions familiales, il s’en trouve blessé. George n’entend pas que l’on critique ses choix pour sa fille, et il ne parvient pas à raisonner Solange. Comme toujours, il finira par prendre son parti, pour la protéger, par affection. Ne sera-t-elle pas là, des années plus tard, à l’heure de sa mort, pour rafraîchir son front et humecter ses lèvres, pour replacer oreillers et couvertures et recueillir son dernier souffle ?
Le mariage a lieu, organisé dans la hâte. Quelques semaines plus tard, Clésinger s’invite à Nohant, il exige la remise de sa dot. Il faudrait hypothéquer Nohant. Pas question. Le ton monte, les portes claquent, on en vient aux mains. Vaincue, George finira par céder au couple déjà harcelé par les huissiers son hôtel particulier parisien.
Lassé, attristé de ces scènes, de ces tensions, Frédéric quitte Nohant à la fin de l’été, comme à son habitude. Il y a composé la plupart de ses nocturnes, quantité de préludes et mazurkas. La grande maison et le parc sont propices à son inspiration. Mais la campagne finit par lui peser, il est fatigué, peine à monter les escaliers ; le vent, la fraîcheur du soir l’indisposent. La chère trop riche, trop carnée ne convient pas à son estomac fragile. Et la mauvaise foi de son amante, l’attitude agressive de Maurice, qui prend le parti de sa mère, l’accablent.

Les deux amants continuent à s’écrire jusqu’à la fin de l’année, encore attentifs l’un à l’autre. Puis George veut avoir le dernier mot, elle lui pose un ultimatum : il peut revenir à Nohant s’il s’engage à n’y jamais prononcer le nom de Solange. Il n’en est pas question. Elle lui adresse alors une lettre terrible, qui n’est pas à son honneur, et qui bouleverse le compositeur. L’histoire pourrait s’arrêter ici, et ce ne serait que la fin d’une liaison, mais le plus troublant reste à venir.

Dans son nouveau bureau aménagé sur les décombres de leur passion, elle a gardé un petit cadre. Il abrite un morceau de papier déchiré. Un morceau du papier peint de la chambre de Frédéric, sauvé des gravats du chantier. Un papier couleur du temps, du temps de leur histoire.
Je l’imagine, montant un soir à sa chambre, entrant dans la pièce malmenée par les travaux. Elle s’arrête sur le seuil et hésite à entrer, puis pose son bougeoir, qui fait osciller les ombres sur le mur. Elle soulève le bas de sa robe pour ne pas la salir, se penche et ramasse un morceau du papier peint arraché. Elle fait vite, comme si elle craignait d’être surprise, comme une voleuse, elle le glisse dans son corsage, se redresse, reprend son bougeoir et rejoint sa chambre à elle, la chambre bleue.

Faut-il avoir aimé un homme à la folie pour garder sous les yeux une trace aussi humble, aussi ténue, et faut-il avoir abdiqué tout orgueil, se sachant en grande partie responsable de ce qui s’est passé. Car d’autres drames familiaux suivront, nés de la rapide mésentente entre Solange et son irascible époux. Sa petite-fille Jeanne-Gabrielle, Nini, l’adorée, en sera l’innocente victime. Elle mourra à l’âge de six ans, par une nuit de janvier, d’une scarlatine mal soignée, au fond de la triste pension où son père a décidé de la maintenir. Les époux se sont séparés, après avoir mené joyeux train, fiacres, théâtre, table ouverte. Les colères du sculpteur sont effrayantes. Il prive Solange du nécessaire, sa mère pourvoit à ses besoins. George a obtenu la garde de sa petite-fille, mais Clésinger fait intervenir son avocat pour l’en empêcher et exige que l’enfant demeure en pension. Elle ramènera peu après, dans un triste cortège, le corps de Nini pour qu’elle repose à Nohant. Elle ne s’en remettra jamais.

Frédéric et George ne se reverront pas, ils se croiseront un jour, avec froideur, dans une antichambre parisienne, à la sortie d’une visite mondaine, ils échangeront quelques mots courtois. George est grand-mère depuis quelques jours et ne le sait pas encore. C’est Frédéric qui le lui apprendra. Jeanne-Gabrielle vient de naître. Chacun feint l’indifférence. Frédéric racontera que, bouleversé, il a marché jusqu’à chez lui sans s’en rendre compte, alors que sa santé lui permet, d’ordinaire, de se traîner jusqu’à son fiacre, à peine.

À plus de deux cents kilomètres de Paris, en terre de Berry, terre d’ombre et d’étangs, le lambeau de papier peint est là, fixé dans son cadre, figé sous la plaque de verre qui le maintient. Leurs mots, leurs gémissements, leurs cris, leurs souffles, leurs soupirs, à jamais absorbés, maintenus dans ces quelques centimètres. Que reste-t-il de nos amours ?

 

 

Juillet 2017 

 

(Pour le respect de celles et ceux qui ont accepté de publier sur ce blog, les textes et les photographies sont protégés par le droit d’auteur. Merci de ne pas les reproduire sans autorisation) 

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Dois-je vous présenter Gaëlle Josse ? Dois-je vous présenter celle qui à chaque parution d’un nouveau roman, m’emmène, nous emmène vers un monde où littérature et arts se marient, où écriture et lecture s’allient.

Ce que j’aime chez Gaelle Josse, c’est cette force toute en douceur, en beauté qu’elle arrive à faire passer dans ses mots, dans son écriture, cette intimité qu’elle partage, les drames d’un printemps, les sursauts d’une ville, les émotions des âmes sensibles, la sensible fragilité de ceux qui aiment.
Gaelle a ce pouvoir d’envouter nos lectures, de rendre palpable les nuits, d’embellir un jour gris avec une simple bougie, une lumière jouant avec l’obscurité, entendre les silences qui réduisent les bruits étouffants, font palpiter aux creux de nos oreilles, la vie. Avec elle, on glisse dans la pénombre de nos âmes humaines et nous en ressortons dans la lumière de nos cœurs.

Les mots de Gaëlle Josse sont ce quelque chose d‘indicible, de nécessaire et connaitre l’auteure c’est apprendre à entendre le chant de la vérité et de l’imparfaite vie qui parcelle l’âme humaine, c’est comprendre la fragilité du monde, le jeu des funambules, les sonates étouffées, et la beauté des cœurs qui battent la mesure.

Pour ce partage que vous nous accordez chaque été, pour ces mots que vous nous donnez, merci Gaëlle.

 

 

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Gaëlle Josse
L’Eté Jaune Carré
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