neverland

« Il y a dans les hauts territoires de l’enfance, derrière les torrents, les ronces, les forêts, après les granges brûlantes et les longs couloirs de parquet, certains chemins qui s’aventurent plus loin verse le bord du royaume, longent les falaises ou le grillage et laissent voir une plaine tout en bas, c’est le pays des lendemains : le pays adulte. » 

 

La rencontre aurait très bien pu ne pas avoir lieu. Le livre aurait pu passer dans d’autres mains que les miennes. J’aurais pu ne pas retrouver mon âme d’enfant et laisser de côté ce pays que l’on s’empresse d’oublier une fois adulte. Le même qui, pourtant, nous a vu grandir, devenir ce que nous sommes, le pays de l’enfance, Neverland.
J’aurai pu ne pas rechausser mon habit de princesse ou de chevalier, oublier les parties de cache-cache, les jeux dans les bois et les parcs, les lectures sous les couvertures à l’heure du sommeil. J’aurai pu laisser dans la malle aux souvenirs, ceux que je chéris, à qui je suis unie par les liens du sang, les sourires et les béquilles qui m’ont aidé à grandir, à comprendre, à devenir. J’aurai pu dédaigner les mains sur l’épaule, les clignements d’yeux, les regards qui te parlaient d’amour et de confiance en soi. J’aurai pu ne jamais me souvenir de tant et tant de choses, de petits détails, de feuilles éparses, de cartes écrites, de listes de courses, de cabanes dans les arbres, de poules en liberté, de chocolat émietté sur une tartine beurrée, de livres poussiéreux dont je ne comprenais pas un traitre mot, de greniers et caves à explorer, de câlins petons le soir dans les lits aux draps lourds et à l’odeur de savon.   
J’aurai pu oublier d’où je viens, qui je suis, quelles sont mes racines, mes pays de cœur et d’âme. J’aurai pu ne jamais me rappeler de Neverland, « ces hauts territoires perdus que nous portons tous en nous ».

Mais « Je suis parti un matin d’hiver en chasse de l’enfance. Je ne l’ai dit à personne. J’avais décidé de la capturer entière et vivante. Je voulais la mettre à la lumière, la regarder, pouvoir en faire le tour. Je l’avais toujours sentie battre en moi, elle ne m’avait jamais quitté. […] Mais je ne voulais pas parler de mon enfance, je voulais parler l’enfance absolue, la source commune, l’eau violette des origines. […] et la montrer aux autres en écartant doucement les doigts. « Regarde elle est là. » ».

Dès les premiers pages lues, Timothée De Fombelle m’a happée, une flèche de sioux dans le cœur, des baisers de chevalier qui ne demandaient qu’à réveiller la princesse qui sommeillait en moi. Je sentais « la brûlure du dragon », je tremblais de froid comme lorsque je « chassais l’ours dans la neige », je rêvais avec ma peau, ma sueur, mon cœur.J’ai lu, avidement sans pouvoir reposer le livre. Les mots dansaient devant mes yeux comme dans mes rêves de petite fille entreprenant des pas de danse endiablés dans le cellier où j’aimais me réfugier.
Eue, il m’avait eue le bougre. Je me retrouvais dans mon bric-à-brac à secouer mes souvenirs, à laisser les larmes s’échapper du coin de l’œil, à ne pas les frotter de peur de voir le sel devenir démangeaison, le sourire et les émotions prendre toute la place, ma sensibilité en bandoulière, le moulin à temps s’offrir au vent.
Dieu que c’était bon. Bon comme une madeleine (des longuets qui n’existent plus) trempée dans un bol de chocolat chaud. Bon comme ce voyage incertain. Ce voyage dont on connait la fin mais d’où on aimerait en dérouler la bobine sans jamais l’arrêter, se retrouver de nouveau sous les couvertures, lumières tamisées à dévorer ce roman.

« On fraternisait avec cette enfance qui dort sous l’écorce des arbre, le bourgeon nouveau-né, les branches qui poissent comme la confiture. L’arbre, c’était le copain, l’artisan des cabanes, le bâton qui court à côté de nous dans les rapides, le long du trottoir. Le caillou, lui était resté dans ma poche comme un porte-bonheur, petit souvenir de l’éternité. » 

J’ai écrit des phrases, hérissé sur chaque page des sticks et mémos, surligné des mots, corné des feuilles. J’ai reconnu des chapitres, des tomes, des petits détails nostalgiques, amers, durs, chauds, vivants, remplis de soleil et de bonté. J’ai avalé des pots entiers de miel de tendresse, de douceur, de cette poésie que seuls les enfants qui ne grandissent pas sont capable d’écrire, cet émerveillement qui sommeille en nous et ne demande qu’à passer la tête par-dessus le mur de notre monde d’adultes. J’en ai déroulé des sentiers, des chemins, des envies, des besoins.  
Puis j’ai levé la tête et j’ai vu au milieu de la nuit ceux que j’aime au plus profond de moi, ceux qui me sont chers, ceux pour qui je donnerai tout, ceux qui sont derrière la porte à dormir, ceux qui sont là juste à côté qui ne le savent pas toujours mais que j’aime, ceux qui ont cette part d’enfance qui respire, expire, souffle, joue, entraine. J’ai ouvert le pont-levis, laissé les portes dérobées se révéler, déclaré la guerre à mes frontières, mes peurs.  

Timothée de Fombelle a réussi son pari. Lui l’écrivain jeunesse a réussi à écrire son premier roman adulte sur cette part d’enfance qui est en nous, celle qui ne demande qu’à exister, à ne pas être oubliée, celle qui nous émeut, celle qui fait que lorsqu’on regarde nos enfants, on sent en nous ce quelque chose qui s’appelle l’amour, cette vibration et cette force vitale d’avancer, de devenir nous sans jamais oublier l’enfant que nous sommes. 

Un roman comme une vibration, une sonate, un conte, un pays où finalement nous retrouvons la carte et laissons nos trésors éclaircir notre cœur, nos raisons. Un roman comme un besoin vital, essentiel de savoir que quoi qu’il se passe, se passera, cette enfance n’est jamais loin. Qu’il suffit de se retrouver face à un arbre, de l’entourer de toutes ses forces pour en ressentir cette étrange sensation d’être présent, un caillou dans sa poche comme porte-bonheur, les chaussures remplies de vent et le sourire de celle ou celui que nous étions au coin des lèvres.

 

« Je croise souvent des résurgences de ce temps dans ma vie. L’enfance affleure. Cela peut-être l’engourdissement d’une sieste, le goût des larmes. Il y a des petites incisions dans ma peau et j’y colle les lèvres. »

« Je n’ai pas de mémoire, et pourtant, il y a un endroit où tout cela reste vivant. L’enfance n’habite pas la mémoire. Elle habite notre chair et nos os. Même abîmés par elle, dressés contre elle, nous sommes faits de notre enfance, adossés à ses murs sombres. Elle est tout ce qui reste à ceux dont on dit qu’ils n’en ont pas eu. »

 

Neverland fait parti de la sélection des 68 premières fois, édition 2017. A retrouver sur le site, toutes les chroniques des éditions passées et de celles en cours ainsi que les diverses opérations menées. (Ps : juste pour info … à la fin de ma lecture, mon stock de sticks et mémos était en rupture de stock.) (Reps... à rattacher au très beau roman de Sophie Lemp : Le Fil et Leur séparation) ( à lire avec ce titre de Volo dans les oreilles :  surtout)

  

Neverland
Timothée de Fombelle
L’Iconoclaste.

 

 

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