s189964094775898902_p830_i1_w1653

« Abuelo » souvenirs d’enfance de celui qu’elle n’a pas connu, de celui qui est un jour parti pour cette île au nom paradisiaque mais pourtant loin d’être un paradis, Cuba. Abuelo ce grand père inconnu, l’exil volontaire de ceux qui n’ont plus rien à perdre, de ceux qui cherchent fortune ailleurs en espérant revenir aux pays couvert d’or et d’argent, d‘amour et de fortune. Abuelo, « tu me  coules dans le corps avant même ma naissance »… 

« Tu es parti avec la malle faite à la hâte.
Ne la quitte pas, la main dans la tienne glisse déjà. 

Les lunettes tombent sur ton nez. Où est ton chapeau ?
Tu laisses pendre ta veste. La sueur coule sous les bras.
Le soleil dégouline et trouble tes yeux de rivières.
Tu n’y vois rien de ce pays. 

Tu es encore chez toi. Tu ne le sais pas. »

 

Les rives de la Galice, ce bout de pays d’où sont partis les exilés de la guerre ou l‘après guerre d’Espagne, ceux qui ont combattu Franco et son armée de polichinelles aux dents acérées, qui ont fui vers des destinations frontalières ou autres. La Galice, ce territoire qui sonne comme cette coupe aux odeurs de vin, ces visages parfumant les souvenirs d’enfance, les regards des rivières et des bateaux, une terre arpentée.
La Retirada. 

Abuelo…, « nous t’attendons de pierre et de terre ». Le corps se courbe sous le poids de la valise lourde d’un cœur brisé par ton absence, ton exil, ton départ pour un autre monde, une ile inconnue au doux nom d’une danse jamaïcaine, Cuba.
Tu es parti. Loin. Loin de moi. Loin de Cécile. La petite.
Tu ne le sais pas encore mais cette absence sera la marque d’un deuil qui ne se fera pas.

 « Les vagues ont tout pris. » 

Abuelo, « J’ai neuf. Dix ans peut-être. » Tous les matins, je déjeune de tartines-pain-beurre-confiture de préférence à la fraise. Tous les matins, j’inonde ma mère de questions et cela depuis dix, quinze, vingt, trente ans. Qui es-tu Abuelo ? Où es-tu ? Quelle est mon histoire familiale, celle de ma mère, celle de ma grand-mère, celle d’un pays dont je ne maitrise qu’en partie la langue et les codes ? J’écoute les réponses données, je grignote chaque mot et n’en laisse aucune miette. Chaque parole m’aide à comprendre ce manque, ce blanc, cet accent que j’entends chanter dans mes oreilles.
Poupée de maïs, poupées d’exil.
Petite je le suis toujours.
Petite je le suis encore.
Tu es ce manque, ce trou, ce diminutif que je dis à celui qui t’a remplacé mais qui n’est pas mon grand père. Toi tu es parti loin, trop loin en laissant derrière toi le ventre arrondi de ta femme, le bruit des bottes et des armes. Tu n’as as fui mais tu es parti. Certainement qu’il le fallait. Je ne juge pas.

« Tel un oiseau auquel on a coupé les ailes
tu ne sais pas comment mettre les bras. »

Depuis mon enfance, j’entends parler galicien. Pourtant « En France, tu parles français. ». Ainsi cela est  fait, dit.
Ma scolarité se fait loin de toi, Abuelo, loin de la Galice, loin des terres de souvenirs que je ne connais pas, que ma mère ne peut me raconter, loin de mes/nos racines.
La Normandie. D’autres falaises, d’autres rochers, d’autres plages mais sans les odeurs des oliviers. « Ma langue n’est pas celle de ma mère. Ma langue n’est pas maternelle. Ma langue est paternelle. » Les mots d’ailleurs se disent à la hâte, soufflés dans le silence. Ils se murmurent, s’interdisent de passer le seuil de ma bouche. « J’apprends l’espagnol et le galicien en jouant ».
Fragments d’instants.
Passage de l’enfance vers l’adolescence.
Le manque, une frontière invisible, mélange de sable et de vent, de paroles entremêlées lourdes et légères, d’odeurs d’eucalyptus, de champs de maïs et d’océan. Les sens en éveil. « Nous ne vivons pas sur la même bande de terre. Mais nous sommes de la même lignée. » Etre française. Devenir espagnole, penser espagnol, dire espagnol. Remuer ses veines, sentir affluer mon sang nourri par le cordon ombilical. La langue venue de mes ancêtres, portée en moi depuis longtemps.  « Pourtant je suis étrangère ».

« Tu trébuches et tu n’as plus de semelles. »

Toi comme moi nous sommes d’ici et d’ailleurs. « On pourrait se sentir chez soi mais nous ne le sommes pas ». On nous fixe quelque part. D’où venons-nous ? Mon pays est-il celui de ma mère, du tien Abuelo ou celui de mon père, celui où je suis née. « Est-ce que je viens de là où je vis ? » Ne sommes nous pas de partout, d’ici et de là-bas, de Galice et de Normandie, d’Espagne et de Cuba ?

« Tartines, pain-beurre-confiture. Fraise et moi petite. »

 

Cécile Guivarch a écrit un récit-recueil qui retrace son parcours d‘exilée, de réfugiée, de ces énigmes familiaux qu’on transporte comme des bagages insondables.  Les questions sur la langue, sur la mémoire familiale, sur ces frontières qui existent mais qui demeurent invisibles, sur ces pans que l’on raconte mais qui restent des mystères ou des fables, sur ce grand père qu’elle n’a jamais connu, qui est parti à Cuba et n’en est jamais revenu.
Elle décrit l’absent, la perte, le deuil qui ne se fait pas, les époques qui passent, troublées par les souvenirs d’une Galice à l’accent chantant. Elle écrit une histoire, celle de sa mère, de son mystère et des souvenirs inventés.

Les poèmes courent de pages en pages, les mots se forment, la langue devient vivante. Cécile en fait son champ. Les mots remplacent le maïs. La récolte vient. Elle imagine la détresse, la peur, la misère d’un grand père, lui donne chair, odeur, langue. La détresse se fend et la vie vient. Les enfants comme la poésie sont les lumières qui empêchent les souvenirs cuisants de remonter, l’impuissance de prendre pas sur la mélancolie.  

Cecile Guivarch nous parle d’exil, de langue, des difficultés liées à la double nationalité, à savoir où se placer, reconnaitre ses racines, les accepter. Elle fait revivre les absents, leur donne chair et âme. Tendresse et douceur, sans cri ni révolte. Elle témoigne avec ses mots, accepte sa différence, accepte cette mémoire intérieure qui ne peut se partager avec un collectif national, accepte ses frontières, les accents, les pertes, les vibrations et sensations, l’espoir encore et toujours.

Tartines, pain-beurre-confiture. Fraise et moi petite. 

« D’ici ou de là nous sommes tout aussi bien. Nous prenons racine, nous sommes des graines. Nous sommes des fleurs. »

 

Et relire le magnifique texte, genèse de ce recueil poétique, partagé lors d’un été jaune carré.

 

Sans Abuelo Petite
Cécile Guivarch
Editions Les Carnets du Dessert de Lune