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« Derrière son obstination à suivre une trajectoire méridionale se dissimulait ce à quoi elle aspirait depuis l’enfance : rejoindre la capitale. Elle rêvait de découvrir ce monde que sa mère lui avait toujours dépeint comme menaçant, voire diabolique. Sans se représenter clairement ce qu’étaient la vie citadine et la modernité, elle aspirait à s’extraire du monde archaïque où s’était engluée sa jeunesse de cauchemar. Elle avait toujours douté de la sagesse du droit coutumier, sans avoir les arguments pour la contester, et seule la grande ville offrait les moyens d’y échapper. » 

Au fin fond des Balkans, là où personne ne vient, où rien n’est à perdre ou à gagner, là où tout perdure et rien ne bouge, où le monde ne semble avoir aucune emprise. Un village où tout est figé, n’a changé depuis des décennies et des siècles, là où pour vivre, survivre et affronter les longs mois d’hiver aux températures extrêmes, il faut être armé de courage, de puissance, de ce caractère propre aux rugueux, aux hommes slaves qui ne laissent guère de place aux femmes et à leurs émotions tentaculaires. Une contrée glaciale dans tous les sens du terme, où pour posséder son lopin de terre, il faut s’armer de muscles, de chair, d’une langue faite de silence et de loyauté sans faille au doyen. Une contrée où il ne fait pas bon être femme surtout lorsque les portes se referment sur les hommes, lorsque l’ivresse s’épanche et la cuisse devient la proie à attraper.
Manushe  fait partie de ce village aux mœurs patriarcales et à domination masculine. Elle appartient au clan car Manushe a fait un vœu : celui de rester vierge, de ne pas dépendre d’un homme que cela soit sexuellement ou familialement, ne pas fonder de foyer. Etre femme dans une société d’hommes. Un respect dans la caste. Avoir son emprise, son caractère et se revendiquer dans ce monde où tout tourne autour de la possession et la loi masculine. Simplicité, code, routine d’une vie banale dans un monde banal. Se bander la poitrine, s’habiller grossièrement, ne pas donner ou évoquer le désir, cacher sa féminité, la taire, ne pas connaitre l’amour ni le sexe, tel est le prix à payer pour vivre à l’égalité des hommes. Etre une femme dans un monde d’homme.

Jusqu’au jour où arrive, par un sentier menant de nulle part, Adrian qui a tout pour attirer, troubler, un charme, un mystère, un charisme, une voix, un regard. Un homme qui sait écouter, entendre la parole de Manushe, reconnaitre en elle, la femme que plus personne ne voit en tant que telle.  Adrian, cet homme au passé trouble, cet homme qui semble venir de nulle part ou d’un ailleurs lointain.

 « Concentrée sur l’effort, Manushe regardait parfois Adrian à la dérobée. Le visage aux joues très pâles que teintait l’effort, la sueur lisse sur les tempes. Elle ne comprenait pas ce qui l’avait poussée à accepter son aide. Plus tard, elle repenserait à sa réaction. Elle sentirait une forme de frustration. Elle s’aperçoit qu’elle aurait voulu affirmer, auprès de cet homme, son état de femme. Lui dire. Se défendre d’être ce que racontaient ses vêtements, sa coupe de cheveux, sa manière de se déplacer, ses mains calleuses et tachées de nicotine, de cambouis ou de terre, la montre même à son poignet. »

 

Une écriture qui happe, une sensualité à fleurs de peaux comme l’épiderme devient tendre et sensuel sous la main caressante. Un roman à tiroirs que l’on ouvre et d’où on enlève les tissus un par uns de peur de les froisser, les dénoter par un bruit ou un geste trop bruyant, rapide. Un livre comme ces poupées russes où chaque personnage semble empiler les uns dans les autres, où tout se tient sur la corde raide de la vie, où chaque pas dans la neige crisse, terrifie car ne pouvant sortir des ornières, des traces originelles. 

Un parcours où l’amour, la beauté, l’envoutement, les émotions, la sensualité ne semble pas avoir le droit de s’exprimer, où pour être reconnue en tant que femme, il faut faire preuve d’un certain épanchement érotique ou d’une ouverture culturelle, artistique. Etre femme lorsque le monde s’appelle homme. 

Emmanuelle Favier a écrit un livre où le mystère, la sensualité, la grâce, la poésie se lit à chaque passage, où l’éveil à la vie se rappelle à nos désirs, où être une femme dans un univers faite par les hommes et pour les hommes se révèle être un parcours du combattant. Et puis comme une grâce dans ce monde, il existe une poésie des mots du paysage qui prend corps, dans lequel la femme devient. On entre dans la forêt, on ressent le ruisseau, l’eau glacée nous caresse la main. Les rochers deviennent des promontoires où l’immensité du pays se révèle. On ressent les nuances rugueuses, douces, clairsemées, âpres, les bosquets sauvages où l’extrême rejoint les rêves.  

« Le vent finit par s’apaiser et la neige cessa de tomber. Le paysage redevint immobile, se libérant des tensions muettes que la chute des flocons faisait vibrer dans l’air transi… […] Le brouillard déjà perdait en densité et les aspérités noires de la roche commençaient de se détacher sur le blanc qui l’entourait. » 

Au-delà de ce versant rugueux, on entre dans la ville, sur la pointe des pieds. On en découvre chaque coin, chaque être avec lesquelles on entreprend un chemin de vie, l’espoir d’un autre monde, d’une égalité homme-femme, femme-homme. Et on se laisse surprendre. Surprendre par les bruits, les rencontres, les gouffres et les amitiés. Rien n’est laissé au hasard, on lit comme on vibre, avidement. 

«Elle prit une rue au hasard pour échapper à cette vision, tout aussi oppressée que fascinée par ce qu’elle découvrait. Elle marchait pour neutralisait l’impression de cauchemar qui l’avait saisi dès les faubourgs, elle marchait pour s’approprier par la force de ses muscles les trottoirs crevassés et l’air vicié. » 

L’histoire devient femme, s’arrondie, se fait sensuelle et l’écriture d’Emmanuelle Favier nous happe. On pourrait penser à une société ancestrale, patriarcale, moyenâgeuse, rurale mais d’un seul coup au détour d’un mot, d’un paysage, d’une sensation, on comprend que ce monde est le notre, qu’il rejoint nos pas, nos milieux, notre société contemporaine. Surprenant, étonnant, mystérieux, rebondissant, débordant, sensuel, sensitif, poétique dans l’aridité de la langue et d’un monde âpre qui s’arrondie. 

Et comme une apparition, ce quelque chose que l’on garde secrètement en soi, d’une brume qui devient solaire, au-delà de l’univers de cette histoire de vierges, des vespérales, on savoure le tracé, ce paysage, ces êtres et le courage qu’il faut aux rivières pour devenir fleuve. De l’aube à l’aurore.

 

Un billet écrit dans le cadre de l’opération menée parl’insatiable Charlotte et des 68 premières fois, éditions 2017. Retrouver sur le blog des 68 premières fois, toutes les chroniques liées à ce roman

 

Le courage qu’il faut aux rivières
Emmanuelle Favier
Albin Michel

 

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