Bobin

« Mademoiselle,

Je n’ai hélas ! rien d’autre à vous offrir, pour votre enquête sur le voyage, que la vision d’un enfant de quatre ans accroupi devant l’explosion lente et silencieuse d’un pissenlit. Je n’ai pas fait un seul pas depuis l’enfance. Les féeries m’ont empêché d’aller plus loin. Ma rue natale s’appelait rue du 4-septembre. Je suis resté là, à cette enseigne. Chaque jour contient tous les jours. Les milliards de papillons de la grande histoire venaient battre des ailes dans cette rue banale – comme ils le font partout.
[…]
Pour peu que nous soyons attentifs à la cellule d’air dans laquelle nous respirons, nous sommes informés du monde entier, de ses origines à sa fin. Les voyageurs, qui admirent-ils, sinon la vie très ordinaire de ceux qu’ils frôlent ?
[…]
Nous ne sommes pour rien dans nos choix : moi, la main s’est plaquée sur mes épaules et m’a tenu très longtemps, très très longtemps. Je connais très bien l’alphabet des nuages, l’écriture des fissures sur les tablettes d’un trottoir. Je n’aime pas plus l’éloge des racines que celui des voyages c’est ainsi : dans les yeux des Gitans et des Inuits je vois mes yeux et toutes les splendeurs brutales de ma rue. C’est inexplicable. »

Comme à chaque fois que je retrouve Christian Bobin, j’ai cette impression inexorable de me purifier, de retrouver le sens de ce qui est important, de ces riens et vides qui sont nécessaires à nos vies trop bien remplies. Bobin a cette faculté (qui peut-être aussi son pire défaut) à nous reconnecter à notre nous intime, à retrouver notre chemin, notre voix, à laisser parler notre voix, ce souffle que nous n’entendons plus, ce qui se loge au plus profond de notre corps, dans les interstices de nos veines.

Il ne faut pas lire Bobin pour trouver, rechercher la construction ou la littérature. Il faut lire Bobin pour la colère qui est en nous et nous assaille, la foudre qui nous tombe dessus sans qu’on sache y trouver les mots, la blessure qui ne se ferme pas ou se ré-ouvre le temps d’un instant. Il faut lire Christian Bobin pour sentir les mots se répandre comme un baume, pour faire vie tout ce qui ne se dit pas mais se ressent. Il faut lire Bobin pour laisser de côté l’adulte qui nous oblige à ne plus rêver et retrouver la trace de l’enfant que l’on était.
Il n’y a pas de poésie ou de grande littérature chez lui. L’écriture se cache ailleurs. Les mots s’écrivent ailleurs. Dans les entrelacs d’un nuage, les pattes d’un chat, le vol d’un bourdon, le bruit d’une plume suspendant son tourbillon, dans le descriptif rêveur d’un nuage passant. Par son sens d’une écriture discrète, sensible, ces silences, ces phrases qui semblent construites dans le plus simple dénuement, sans fioriture, construction complexe ou stéréotypée, il amène à se poser, prendre contact avec l’air, l’oxygène, ce qui nous entoure, ce qui est essentiel, vital, cet enfant qui dort en moi, en soi, en chacun de nous.

« La vie est ce jeu où il s’agit d’approcher au plus près de soi sans s’en apercevoir. »


« Dans un bruit de balançoire
 », Christian Bobin nous adresse ce souffle de vie qui demeure en nous, cette faculté que nous possédons de marquer par nos empreintes, ce qui nous touche, ceux qui nous touche.

Défenseur d’une langue manuscrite, « d’une écriture qui ne ferait pas plus de bruit qu’un rayon de soleil heurtant un verre d’eau fraiche », il poursuit son travail de script, de réceptacle de ces petites choses qui ne sont rien mais qui sont nos étapes de vies, de ces gens qui nous traversent, nous bouleversent, nous émeuvent et nous constituent, nous donnent à grandir, à entendre, écouter.

A travers ces lettres qu’il adresse à de simples choses tels qu’un bol, un vieil escalier ou des personnes , un ami, une mère, des âmes ou fantômes, il nous ramène à la simplicité d’ une présence discrète, d’une simple lettre manuscrite, d’un contre-pieds à nos vies modernes où challenge, raillerie, égoïsme, individualisme sont les maîtres mots. Loin des bruits et fracas, des bruits assaillants. Il nous plonge vers le regard, l’écoute, le silence, la joyeuseté des choses simples, la course des nuages, la beauté des timides et des sensibles, les couleurs de la vie, la fissure de l’ébréché qui n’est que plus fort, respecté. Il parle à notre cœur, à notre âme, à cette face qui se tait et ne demande qu’à s’exprimer. Il nous écrit dans le brouillard ou la douceur d’une matinée d’automne, dans la clarté de l’été, la naissance d’un printemps ou ce besoin de se recroqueviller,  de s’écouter des frimas d’un hiver. Il écrit en ce qui est en nous et ce qui nous impose ce moment serein de vie, de douceur, de respect. Un bruit de balançoire comme un bruit du cœur. Le sien.

 

 « Les lettres manuscrites sont comme les feuilles d’automne : parfois un enfant ramasse l’une d’elles, y déchiffrent l’ampleur d’une vie en feu à venir. Ce qui parle à notre cœur-enfant est ce qu’il y a de plus profond. J’essaie d’aller par là. J’essaie seulement. »

« Les oiseaux dans la forêt récitent la liste des saints que nous ne sommes pas. La langue du chat brasse l’eau et la lune dans le bol. Les feuilles d’automne savent mon prénom. Il éclate sous mes pas. Quelqu’un dans les ténèbres nous appellent sans contraindre, ne nous demande rien sinon un sourire. La vie est terrible mais comment lui en vouloir ? Je lui souris comme la fleur fleurit et comme le nuage passe pour rien. Pour l’amour du très précieux et très noble rien. »

 

Un bruit de balançoire
Christian Bobin
L’iconoclaste