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« Il y a ce conte qu’on connait le plus souvent dans ses versions édulcorées, celles de Charles Perrault ou des Grimm, qui nous disent que c’est le prince charmant qui réveille BBD. Les plus anciens récits racontent une toute autre histoire. Quand le prince, ayant fendu la forêt, arrive dans la chambre de BBD endormie, il la trouve fort jolie et cherche à la réveiller. N’y parvenant pas, il couche avec elle. Cela ne la ranime pas davantage. Pas plus que la mise au monde de son enfant neuf mois plus tard. C’est des semaines après, quand son nourrisson, à force de téter son doigt, lui enlève l’écharde de lin responsable de son évanouissement, qu’elle ouvre enfin les yeux. » 

Qui n’a pas rêvé d’être une princesse qui d’un baiser deviendrait une femme aimée ?  Ou un preux chevalier sautant sur son fidèle destrier et s’en irait combattre les vilains ? Qui n’a pas rêvé d’être une Belle au Bois Dormant qui a connu le sommeil et se réveille sous les baisers ardents de celui qui la réveille, lui redonne vie, goût à la vie ? Qui n’a pas eu envie de vivre un conte de fées, de connaitre l’éblouissement d’un happy end, d’une fin idyllique et merveilleuse ? Qui n’a pas eu envie de tourner les pages de ces livres, d’être une femme qui s’épanouie, joue le rôle de la mère, reine, épouse. Vivre dans un monde et s’endormir dans la grâce et la volupté d’un monde parfait. .

Difficile de vous parler de ce roman tant il est une histoire qui pourrait être un conte mais qu’il n’en est pas un, qui n’est que le pâle reflet de notre société. Une société où pour réussir il faut paraître, être visible, se montrer, avoir une voix, être prêt à se confronter, entrer en guerre, déclarer la guerre, se battre. Etre femme, mère, épouse et maitresse.

« Après son évanouissement, les proches de la Belle au Bois Dormant organisent les conditions de son retrait du monde - ils la placent dans un lit confortable, endorment son entourage, famille, employés, animaux. Son sommeil se révèle ainsi indolore, il ne s'est rien passé, il ne se passe rien. Son sommeil, le tien, le nôtre. Nous qui laissons la vie nous traverser, ne nous y sentant pas aux commandes, abandonnant ces commandes à d'autres, nous, rétifs à l'action, tentés par les marges, nous absentant du moment avec une facilité inouïe. Nous, les invisibles. »

Bérénice est une jeune trentenaire. Tout pour réussir. Une cadre modèle dans une vie modèle. Mais cette vie justement ne lui ressemble pas. Elle, elle est plutôt une invisible dans un monde de visibilité et de paraître, dans un monde où tout va vite, s’accélère, se tourne vers un univers où le corporatisme, l’entreprise fluctue au gré des marchés économiques et financiers, où l’homme est cette valeur marchande.
Bérénice s’endort, telle la Belle au Bois Dormant. Elle devient tragédie, renonçant à l’amour, la réussite, obéissant à la volonté du monarque absolu. Pour palier l’agressivité qu’elle ressent, elle se réfugie dans une forêt imaginaire, un havre de paix où elle trouve son souffle, sa tranquillité, où elle offre à son âme l’ombre nécessaire, son invisibilité.
A la faveur de la naissance de son fils, son retour de congé maternité et d’un stage, formation de développement personnel, Bérénice se réveille. Elle entend une voix qui la questionne, l’interroge, l’amène à se prendre par la main. Sortir de sa torpeur, de ce demi-sommeil, ouvrir les yeux et progressivement apprendre à redevenir elle, demeurer invisible peut-être mais être en accord avec ce qu’elle ressent. Renaitre au côté de celui qui pourrait être un Prince charmant, de son fils, sa source, un regard, une main accompagnatrice, un instant de sollicitude.  Renaitre en donnant la vie. Entendre et écouter sa voix.   

« Une fille, au bois dormant » est un roman gigogne-cigogne, qui donne lieu à une naissance, à des histoires qui s’imbriquent les unes dans les autres, dépeint la dureté d’exister dans un monde violent où pour être il faut lutter, se confronter, challenger, être parfaite, posséder les codes et les acquis sociaux et sociétaux, devenir leader, référent, vecteur, force de proposition, compétiteur. Et poursuivre dans cette même voie chez soi. Ne plus être mais paraitre. Conjuguer le rôle de la femme parfaite à celui de l’épouse idéale et de mère comblée.
Le monde du travail est un théâtre mais sans saveur ni qualité. Dans cette mascarade corporatiste, il nous faut tenir un rôle, devenir acteur et obtenir la récompense absolue. Cette même mise en scène est reproduite chez soi. Ainsi va la vie. Ainsi va la femme : «  tu es issue d’une procession de femmes pour qui s’effacer est devenue une activité ». Femme tu es, femme tu restes.  

Un conte moderne dans un monde moderne. S’endormir et se réveiller. Demeurer invisible ou être.  

Anne-Sophie Monglon a réussi la mise en parallèle de nos vies de femmes cherchant le juste milieu entre profession et foyer. En utilisant ce pronom « tu », elle nous interroge, nous met face à un miroir, nous réveille, nous fait entendre  cette voix qui nous insuffle une direction, une envie, un rêve. Elle nous rend une visibilité, nous fait mère (et qule beau passage que ces écrits sur la mère, le fils, l'éveil), tout en nous laissant notre propre sens du mot fin. L’écriture est douce, silencieuse, tranquille, bienveillante. Il n’y a nul conte ou féérie, cette façon intime de s’adresser à ce nous intérieur, cette maternité qui demeure sous jacente, cette protection dont on fait corps, cette ombre nécessaire qui met en lumière.


Anne-Sophie Monglon réapproprie une reconnaissance, redonne visibilité à tous ces invisibles, ceux que l’on laisse sur le bas côté. Elle offre une nouvelle naissance, une réappropriation d’un monde, un toit, un cocon qui laisse le droit d’exister, d’être et ne plus paraitre.  

Il y a certainement une approche intime de savoir ce qu’on cherche ou veut être en tant que femme dans cette société. Je ne sais pas. Mais Anne-Sophie Monglon nous interroge, nous ouvre des portes, des possibles. A nous de choisir le chemin que l'on souhaite suivre. Un cheminement intéressant, une clé à nos sentiers interdits, un sens que l’on souhaite se donner. Un conte moderne dans un monde moderne où rien n’est finalement idéal mais tout est encore à construire, partager, être, devenir, aimer, s’aimer.

« Tu le prends dans tes bras, il met sa tête au creux de ton épaule et vous raccompagnez la nounou. Corps à corps, tête à tête, son regard crayon toujours calme sur toi s'arrête sur tes contours, tes releifs. Tu écoutes ce dialogue muet qu'il te propose, essayes d'y répondre, la plupart du temps par des attitudes mimétiques. Un échange non verbal en terre inconnue s'esquisse et c'est lui qui te guide. »

 

Un billet écrit dans le cadre de l’opération menée par l’insatiable Charlotte et des 68 premières fois, éditions 2017. Retrouver sur le blog des 68 premières fois, toutes les chroniques liées à ce roman. 

 

Une fille, au bois dormant
Anne-Sophie Monglon
Mercure de France

 

 

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