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« François n'est pas allé plus loin que le Maroc. Évelyne en est sûre. Elle relit les carnets que François lui a envoyés il y a vingt ans. Elle loue un meublé à Tanger. Elle s'y rend dès qu'elle peut, elle y cherche et dénichera François.
Elle promettra au petit frère de ne rien dire aux autres. Elle ne voit pas encore très bien où ils se rencontrent. En tout cas dans un endroit bruyant de Tanger. Près de la fontaine du grand Socco ? Ce sera bien, ils éviteront les effusions dans la foule, ils resteront pudiques, cela va de soi. Après qu'ils auront marché jusqu'aux tombeaux Phéniciens, François finira par raconter pourquoi il est resté si longtemps absent sans donner de nouvelles, comment, à partir de la gare maritime de Sète, il a brouillé les pistes. Il parlera enfin à sa sœur, ils se seront assis sur les pierres face à la mer. Il ne la regardera pas, c'est difficile d'affronter l'inquiétude qui a ridé trop tôt le visage pâlot de la femme. Elle ne dira rien aux Munch ni à personne, promis » 

Comment faire face à l’absence, à la disparition d’un être cher, de celui qui a décidé de partir, de s’éloigner, de disparaitre des « écrans de contrôle », de devenir un fantôme, un être qui n’est plus qu’un souvenir hantant les esprits, les chairs. Que faire lorsque pour clore toute l’histoire d’un deuil qui ne peut se faire, la famille, au complet, le père, la mère, les frères et sœurs, doivent se réunir devant le notaire pour clôturer non pas un testament, mais une affaire de disparition volontaire ? Que devenir quand celui qui c’est plus est toujours aussi présent malgré son absence ?
Un geste inexpliqué, inexplicable. Une volonté muette et mystérieuse. Des paroles qui ne se disent pas, des mots qui ne s’entendent plus. Comment se reconstruire, avancer, marcher au quotidien ne sachant où et ce qu’il fait ? Comment se serrer les coudes dans une famille qui ne fait que s’éclater, qui ne vit plus, qui n’a jamais vécu, qui ne sait ce que le mot famille semble évoquer ? Qu’être quand le frère, le fils, ce lien jumeau disparait, laisse pour seul indice une carte griffonnée avec quelques mots annonçant son départ ou du moins une disparition ? François ne reviendra pas. François ne reviendra plus.

Les secrets se font mystères, les mots ne se disent plus, chacun se drape et vit avec ses maux, cette blessure. Chacun se débrouille comme il peut, comme il veut. Certains se cachent dans les méandres de leurs souvenirs, d’autres fuient à la recherche d’un passage, d’une présence quelque part, le repli dans une passion épineuse, dévoreuse, se drapant dans un irrascible combat contre eux même et le monde, se retirant de la société dans un silence assourdissant.

Qu’être ? 

C’est ce roman et cette absence que nous amène à découvrir Emmanuelle Grangé. Ces mots qui ne se disent plus, ces non-dits, ces traumatismes de l’enfance qui reviennent à la mémoire, construisent dans la douleur l’adulte fantôme.
Avec une écriture sensible, à la pointe des émotions, dans le silence assourdissant des méandres d’un cœur qui a disparu, Emmanuelle Grangé nous dresse le visage d’une famille qui ne bat plus à l’unisson, se désagrège, détruit par l'absence de l’enfant ou du frère.
 

Comme un secret qui se révèle, une photo qui se dévoile peu à peu, un brouillard qui finit par se lever mais garde son mystère, l’auteure nous amène au bord du précipice, d’une mer où le mot devient douceur et nudité. Que faire, qu’être, comment vivre quand l’absent est toujours aussi présent. 

 

Un billet écrit dans le cadre de l’opération menée par l’insatiable Charlotte et des 68 premières fois, éditions 2017. Retrouver sur le blog des 68 premières fois, toutes les chroniques liées à ce roman (A lire avec dans les oreilles Bertand Belin et son mot juste)

 

L’absence
Emmanuelle Grangé
Arléa

 

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