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Je ne sais comment vous parler de ce roman qui dès les premiers mots, le premier chapitre vient nous heurter, nous happer, nous trifouiller les tripes et nous laisser KO sur le bas côté comme la vie, la société peut laisser dériver des êtres humains, ne plus les entendre, les attendre. La fille du van de Ludovic Ninet n’a rien du roman idyllique ou du road-trip qu’on pourrait penser, rien d’un Thelma et Louise. Il est noir. Résolument noir.
Et pourtant loin de toute noirceur, il y a une vraie lumière, un roux flamboyant, une rousseur qui resplendit, un scintillement, une touche de couleur qui attire, attise, ne laisse pas insensible. Il y a une force, la force de vie des laissés pour compte, une détresse que l’on cache, la sensibilité que l’on noie. La fille du van nous hante et cela bien des jours après avoir fermé la dernière page.

Pourtant il m’aura fallu du temps pour intégrer l’histoire, la laisser prendre possession de mon âme, laisser faire les mots et cette violence de la vie qu’on ressent dès les premiers chapitres. Je me préservais, attendant la clé, la sensation, l’émotion qui me ferait lâcher-prise, acceptant cette lecture et ces personnages plus que cabossés, ces quatre êtres humains, beaucoup humains que n’importe qui, qui ont tout perdu, honneur comme déshonneur, bonheur comme malheur, ont tout laissé, résigné, perdu, révolté, délaissé jusqu’à la moindre parcelle de cœur ou plutôt de vie. Car en fait, un cœur, ils n’en avaient peut-être jamais eu autant sous leur cuir et leur peau esquintée. Un cœur qui battait, s’époumonait à tenter de trouver une voie, une respiration, un espoir, une petite veine qui redonnerait au sang, l’énergie de revenir, revivre, espérer. Ne plus croire à la fatalité, modifier sa destinée.

La fille du van, c’est Sonja, « une pancarte pendue à son cou, qui mendie et qui peste, en treillis et rangers, une punk, une paumée ? Un animal nocturne en plein jour, angoissé et sans repères. […] Elle est jeune. Elle invective les passants qui l’ignorent. […] Elle est peut-être ivre ou juste fragile. » Sonja et sa chevelure rousse, belle à se damner, à illuminer un début d’été gris. « Belle gueule mais gueule cassée. ». Sonja et ses souvenirs traumastimes d'un Afghanistan en pleine guerre. Sonja et ses bombes qui explosent encore dans sa tête. Que fait-elle, que veut-elle, qu’attend-t-elle près du camion de Pierre, simple vendeur de poulets grillés âgés d’une cinquantaine d’années ? Pierre, ancien champion olympique, le genre de champion qui a sauté plus haut que tout le monde, a franchi des barres pour retomber dans la poussière, l’anonymat de la foule, d’un monde qui n’a pas su lui réapprendre à marcher, être, lui qui a tout donné, sa vie, sa jeunesse, sa famille. Pierre, ami avec Abbès, fils d’harki jamais intégré dans une société qui a rejeté ceux qui ont combattu pour elle, rejeté par le pays natal et le pays défendu. Fils de rien, apatride, homme révolté. Et puis il y a Sabine, celle dont on ne sait pas grand-chose ou du moins le minimum. Ancienne comédienne, sans aura, devenue simple caissière dans un supermarché lambda de la côte audoise. Sabine, invisible, généreuse,  attendant un regard, une main qui accepterait de se poser sur elle, en elle.

En chacun une blessure secrète, un traumatisme profond, des cicatrices qui ne sont pas qu’à la simple surface de la peau mais tatoués au couteau sur le derme, l’épiderme, la chair à vif. Une étincelle est tout pourrait exploser. Une étincelle comme une grenade dégoupillée, une mine explosant dans la poussière d’un étang, un hangar abandonné.

 

Il m’a fallu du temps oui, pour m’acclimater, faire face à ces êtres paumés, décharnés, laissés pour compte d’une société qui rejette ceux qui sont hors des sentiers, dans la fange de la révolte ou des embourbés. Il m’a fallu du temps pour ouvrir les bras, entendre leurs cœurs, ces battements qui me disaient qu’ils étaient vivants, peut-être encore plus que le simple vivant, qu’ils suintaient de peurs, de doutes, de résignations, de révoltes mais rêvaient, rêvaient comme il n’est pas permis de rêver, comme rêvent ceux qui n’ont plus rien à gagner, plus rien à perdre, tout à vivre et à aimer. 

D’une plume sans concession, alerte, dans la noirceur absolue, Ludovic Ninet parvient à donner une lumière, à mettre une touche de peinture, une volupté là où tout semble impossible. Il reconstruit des êtres désociabilisés, décharnés par une guerre, une course perdue, un passé amer, un amour impossible. D’une humanité, une tendresse, un éblouissement, il nous prend par la main, nous guide dans un réapprentissage de l’amour, de la confiance, de l’entraide, de la consolation en soi et en/avec les autres.
En utilisant tour à tour les il et les tu, il impulse une énergie, nous donne et nous frappe de ses mots, de ses personnages cabossés, sensibles comme une grenade, comme un jour où on ne sait pas trop où aller, être.
C’est beau, c’est fort.
Terriblement fort.
Fort comme un tsunami qui emporte tout et laisse entrevoir une reconstruction après avoir dévasté les corps et les âmes. Une vague, une brèche et un possible. Comme une bataille, une guerre avec soi. Peut-être. Sans jamais lacher prise, sans jamais les lâcher, les laisser se perdre, il nous bousccule dans un présent dévastateur où pourtant un avenir flamboyant, roux, fragile semble se dessiner, se profiler. Tendre, sensuel, terrible, désespéré, fort, lumineux. Comme peut l’être la vie.

 

Un billet écrit dans le cadre de l’opération menée par l’insatiable Charlotte et des 68 premières fois, éditions 2017. Retrouver sur le blog des 68 premières fois, toutes les chroniques liées à ce roman.

 

La fille du van
Ludovic Ninet
Serge Safran Editeur

 

 

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