Barbara-roman

 

« Quelle musique convient à un pareil moment ? Le piano-papier effleure les touches comme une mère caresse le crâne de son nouveau-né. Il donne de l'amour, comme on aurait dû lui en donner au lieu de la fracasser contre les rochers, au gré des tempêtes. »

 

J’ai redouté d’ouvrir ce roman. J’ai redouté. Les bio, les énièmes récits sur une star, un artiste, des bio-pics (puisque ces romans finissent sur le drap tendu des grands écrans), je les fuis. Je les fuis pour préserver mes souvenirs, préserver mes émotions, préserver leurs vies, moi la pudique, moi la discrète.
Et puis est arrivée Julie Bonnie. Julie et son « Barbara, roman ». Comme dans « Mon amour, » … la place de la virgule, l’air, la transition de l’ombre à la lumière.
Cet écrit aurait pu s’appeler « Barbara », dire, retracer, relater, transcrire sa vie, faire de la femme en noir, une femme passion, une femme que l’on décrit comme écorchée vive, comme fragile et forte à la fois. Roman. Julie Bonnie a donc écrit un roman sur Barbara. 

Barbara. Nul autre façon de clamer les silences, de chanter les histoires, de sentir les ondes majestueuses de cette voix, de sa voix. Impossible de la décrire, impossible de ne rien ressentir. Il y a tant dedans, dans ce timbre, dans ces mots, dans les notes sortant du piano, dans les accords et les regards. Il y a tant. Il y a tout. Il y a tant de choses qui ne se disent pas, qui s’entendent, s’écoutent dans la beauté d’un petit matin, dans la clarté d’une journée, dans la nuit qui tombe et n’en finit pas. Il y a tant de grâce, de solitude, de fragilité, de force, de volonté, de frissons, d’incertitude, d’amour surtout. Oui d’amour. 

Frissons, émotions, intensité, force et fragilité.  

 

 « Elle fut longue la route, et je l'ai faite la route, celle-là qui menait jusqu'à vous. Et je ne suis par parjure, si ce soir, je vous jure, que pour vous, je l'eusse faite à genoux. Il en eût fallu bien d'autres que quelques mauvais apôtres, et l'hiver et la neige à mon cou, pour que je perde patience, et j'ai calmé ma violence.

 

Ma plus belle histoire d'amour, c'est vous. »

 

De Barbara, je ne connais pas grand-chose finalement ou du moins que ce que les médias en ont raconté : son enfance, son histoire, son père, Nantes, la scène. Et toujours l’« Aigle noir », « un beau jour ou peut-être une nuit », le lac, endormie, les ailes qui se déploient, le ciel, la lune… Et sa voix. Sa voix surtout. Celle qui me donna, me donne les frissons, la force.
J’ai tourné  les pages des cahiers de partitions, des chants de notes et d’écriture. J’ai tourné les faces des 33 tours et autres disques laser pour parvenir à comprendre ce qui m’émouvait en elle. Je ne le sais toujours pas. Göttinguen, Une petite cantate, Nantes, Perlimpinpin, Du bout des lèvres, Mon enfance, Ma plus belle histoire d’amour c’est vous et surtout ce « Dis quand reviendras-tu » qui tourne, nous rappelle sans cesse. Dis oui « Quand reviendras-tu ?» toi la dame en noir, la grande artiste des mots.  

Et il fallait du courage pour s’attaquer à la grande dame. Il fallait de la beauté, de l’amour, de la volonté pour construire autour du mythe sans dénaturer son histoire. Faire d’une bio un roman, construire autour de cette voix et de cette présence, suivre sa route, son chemin, son exil, les fuites et les errances, les mains qui s’égarent sur le ventre, l’entre jambe, l’enfance qui s’envole, la longue quête de ce corps qui se transforme, mute, enveloppe comme une protection, un regard que l’on cache, que l’on se cache, que l’on détruit. Il en fallait du courage pour entendre la piano-papier développait ses gammes, devenir le pilier, la force et la volonté, l’abnégation à celle qui voulait chanter et celle qui écrit. A Julie Bonnie. Il en fallait de la persévérance pour puiser dans Monique Serf, l’enfant juive malmenée entre une guerre mondiale et une guerre intime, et en faire Barbara, sa Barbara. 

Je ne sais écrire sur ce roman. Je ne sais vous dire ce que je ressens. Tout est en désordre, tout est en ordre. Il n’y a pas que le récit sur une partie de la vie de Barbara, sur cette enfance malmenée, sur sa volonté de devenir chanteuse. Il n’y a pas que cela. Il y a l’écriture de Julie Bonnie.

Il y a surtout l’écriture de Julie Bonnie.

Il y a les mots et la puissance, la fragilité et ce jeu de je/elle. Il y a ces passages ou au fur et à mesure nous nous construisons à ces côtés, nous tenons puis devenons celle qui est Barbara. Il y a la solitude des jours noirs, des jours gris, des fuites, des exils forcés, des trottoirs et pavés rencontrés. Il y a les ténèbres des jours et des soirs sales, sales de ces mains, sales de ces errances nocturnes, des ces jours de famine, de désespoirs. Il y a la solitude des matins cruels et des cabarets lumineux, emplis d’espoir. Il y a l’amour, tant d’amour qui lie, se lit, se noie, se vit.

Et c’est cela qui émeut, qui renverse, éblouie. L’amour d’une auteure, d’une romancière pour une grande Dame. L’amour des mots choisis, des mots écrits. L’amour qui les relie, le fragile et bel amour, le tendre et douloureux amour. Le doux et formidable amour. Leur plus belle histoire d’amour. Il y a la musique et les notes de l’amour.

C’est cette petite cantate que l’on entend, cette « petite cantate du bout des doigts, entrainante et maladroite » qui vient nous émouvoir, nous fragiliser et à la fois nous rendre forte, nous « passionner ». On ressent l’attachement nous effleurer la poitrine, le sein, le cœur comme effleurer le piano-papier la fillette devenant chanteuse. Il y a ce papier magique qui nous tient, nous retient, nous fait devenir, comme des accords sur une partition, comme une voix devenant, résonnant, chantant. Il y a l’âme de la grande dame et le cœur de l’auteure. Il y a les deux qui se tiennent ensemble, main dans la main, cœur contre cœur. Il y a les mots secs, la nervosité qui ne cachait que la partie tendre et faite d’amour de Barbara. Et il y a les mots de Julie Bonnie qui lui donnent son âme, sa tendresse.

J’ai fini ce roman les yeux mouillés, le cœur chaviré par cette grande dame, par les mots de Julie. J’ai fini en me disant « Dis quand reviendras tu ? » parce qu’il est impossible de voir partir, d’oublier les mots lus, les mots entendus, les mots chantés. J’ai fini ce roman au petit matin, encore endormi dans la  lueur de l’aube, accompagnée des premiers froids. Je me suis dirigée vers le salon. J’ai pris l’album. J’ai ouvert la platine et j’ai glissé le disque. J’ai fermé les yeux, pris dans ma main le roman et j’ai écouté Barbara me chantait Göttingen, Dis quand reviendras tu ? , Nantes, Une petite cantate et surtout, je l’ai écouté me raconter « ce matin là ». La lumière.

« Joue, piano, joue. »

 

Barbara, roman
Julie Bonnie
Grasset

 

Barbara - Ce matin-là