Couv-Pascale-Lécosse-Mademoiselle

« Combien de temps ? Quelques semaines ou quelques années avant qu’elle ne m’oublie. Je retiendrai les heures qu’il faut, pour les partager avec elle. Je ne laisserai rien ni personne la dissoudre. Son bel esprit vivra et si ses souvenirs s’envolent, nous en fabriquerons de nouveaux, que je graverai dans sa mémoire volatile. Je taguerai sur nos murs et le sol les repères nécessaires à son orientation et, au fur et à mesure que sa route s’effacera, je tracerai de nouvelles voies. Je répéterai, mille fois si besoin est, nos paroles et nos gestes pulvérisés. Je resterai éveillée, repoussant ma fatigue pour veiller sur ses courtes plages de repos. J’épongerai de mes larmes contenues ses chagrins, je la ramènerai de ses déserts. Je lui inventerai un avenir souriant pour apaiser ses colères et balayer ses cris. Nous cueillerons les fleurs de printemps en attendant l’été, qu’elle reverra. Assisse sur le sable, prête à bondir si elle s’éloigne du rivage, je la frictionnerai quand elle sortira tremblante de l’océan. Nous irons au théâtre applaudir ses camarades qui lui redonneront le goût de jouer à être une autre. Nous fêterons le retour de la musique en chantant et en dansant. Nous parlerons de politique autour de la télévision rallumée. Nous partirons, joyeuses, acheter la robe de son prochain bal et, sous les arcades du Louvre, nous dégusterons le chocolat de chez Angelina en nous empiffrant de Mont-Blanc. Nous nous querellerons comme deux sœurs que nous sommes. Je pardonnerai à Jean ses absences, ses lâchetés et je lui serai reconnaissante de la rendre heureuse pour quelques heures, pour quelques jours. Nous regarderons les photos de ses parents et de ses spectacles qu’elle reconnaitra sans mal. Et puis quand elle ira mieux, enfin, je pourrais m’étendre et dormir un siècle durant. » 

 

J’ai rarement lu un roman avec autant de silences et d’émotions en moi, avec autant de recueillement et d’images, de sincérité et de pensées envers celle à qui je tenais la main. Je l’ai lu sans rien dire, sans rien oublier, juste avec cette émotion, ce fil invisible qui nous reliait. Je l’ai lu et je me suis tue. Tue dans la délicatesse et la beauté de l’instant. Tue dans ce précieux moment où la vie fuyait, où la vie partait et la présence s’installait.
Je l’ai lue en souriant, de ce sourire qui redonne la force, la beauté, la nécessaire main qui s’appuie, aide, relève, borde, cajole, caresse, montre l’avenir. Je l’ai lu un soir de rien, un soir de beau, un soir de bon, un soir de chaud, un soir de gris aussi.
Et j’ai recueilli les mots, les doux mots, les mots formidablement touchants, écrits délicatement comme on brode un drap, comme on transmet la vie. J’ai tourné les pages me liant à jamais à ses deux femmes, sœurs sans y être, amies comme on peut l’être, l’une soutenant l’autre, la mettant en lumière, l’autre étant le fil de vie de l’une, lui donnant la vie.
Je l’ai lu comme on boit une gorgée de champagne, dans l’insouciance du moment, le pétillement de la vie et la volupté de l’instant. Pudeur et pudique, feutré et éclatant.
 Jamais je ne l’ai reposé, jamais je n’ai pu m’en séparer. Il était là et c’est sans doute cela sa force et sa beauté, la fulgurance force de la folie et de l’amitié, de se qui relie la vie.

Je n’ai pas eu envie d’en dire plus. Je n’ai pas eu envie d’en parler, de construire son histoire, de vous donner envie de le lire. Je n’ai pas eu envie de le partager en fait. Juste parce que l’émotion était là, le baume de la lecture, le silence réparateur et d’or. Les mots, les émotions, les sentiments universels, la pureté, la folie, la vie, l’écho de la mort, les particules de ce qui nous tient, de ce qui nous est essentiel, de ce que nous ne souvenons plus mais que les autres, ceux qui nous sont essentiel justement, nous rappellent.
Je me suis tue.
De ce beau silence qui vaut tous les mots, tous les sons, ceux qui n’arrivent pas à franchir ma bouche, restent au fond du cœur, gravés à jamais, mais qui s’entendent, s’écoutent, se recueillent auprès de l’oreille qui perçoit.
 

Je pourrais vous écrire des passages, des mots puisés comme on recueille la mémoire fuyante, les oublis qui sont les éclats, les diamants de la vie. Je pourrais vous lire sa poésie, la légèreté de ces instants et la dureté, la fatigue de ceux qui résistent. Je pourrais vous décrire les sourires, innombrables parce que la vie est cela, des sourires, ceux que l’on n’oublie pas, ceux qui sont nos couvertures de survie, nos souvenirs tricotés, brodés, cousus au fil doré.
Je pourrais vous dire, vous rappelez qu’ « il faut aimer la vie, aimer même si le temps est assassin et emporte avec lui » les rires de ceux qu’on aime… mais je me tairais. Parce que  les mots de Pascale Lécosse sont là pour nous rappeler la beauté de ce livre, de son histoire, de ce que l’on nomme l’amitié, la passion, la folie, la fidélité, la perte et la vie.

 

Un billet écrit dans le cadre de l’opération menée par l’insatiable Charlotte et des 68 premières fois, éditions 2017. Retrouver sur le blog des 68 premières fois, toutes les chroniques liées à ce roman.

 

(et un livre que j’aimerai garder auprès de moi pour me souvenir de cette lecture et de l’instant qui m’a accompagné comme le point de suspension, entre pensées et beauté, entre recueillement et sourires) 

 

Mademoiselle à la folie !
Pascale Lécosse
Editions de la Martinière

 

 

 

logo 68 premières fois