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«  Qu’est-ce qui se sépare en nous quand nous nous séparons ? On se croit jumeaux, amandes philippines, lovées dans le même corps d’amour, on se croit indestructibles. On partage l’illumination, le sentiment extraordinaire d’être de plain-pied avec un autre que soi. On apprend la grammaire d’une peau, d’un désir, d’un regard, on se plonge dans l’énigme d’un être inconnu, ce gouffre merveilleux, dont on explore pas à pas les chemins apolliniens et les traverses dionysiaques ; on se construit un royaume commun, dont on invente la langue et les gestes partagés. Tout en soi s’ouvre, adopte, héberge, comme si l’être, sous la poussée amoureuse, connaissait une nouvelle naissance, une expansion de chacune de ses cellules, qui soudain le rend apte à entendre ce qu’il n’entendait plus, à voir ce sur quoi il avait baissé les paupières. On ne peut imaginer que, un jour, cet édifice pourra vaciller. » 

 

Que vous dire sur cette lecture qui m’a fait flirter avec les états vertigineux de l’amour qui s’effrite, se termine, se sépare. Cette sensation de lire en moi, de lire un trésor de littérature, d’écriture, des mots concis et précis, un scalpel des émois et du renoncement, l’état sublime et consolateur de l’après.

Qu’est-ce qu’une séparation ? Combien de questions et de non réponses devant cet abime, ce vertige dénuée de vie et d’amour, ce chaos qui nous entraine vers des dédales, des labyrinthes où l’on se perd, où on erre telle une âme en peine à la recherche de son fil, de sa main conductrice. Qu’est ce que ne plus aimer, ne plus être aimé ? Comment répondre à toutes ces angoisses, ce mystère de l’amour, de ce qu’est l’amour et de jamais ne savoir y répondre, s’y résoudre, trouver sa réponse, résoudre son équation.
La passion comme un ouragan qui ne laisse rien derrière lui, comme un tsunami qui nous englouti, nous noie, nous plonge vers les profondeurs de l’âme, des ténèbres, nous broie. Savoir que cette passion va nous emmener loin des rivages, nous engloutir, nous perdre et pourtant ne pouvoir rien faire contre cette tentation, cet émoi, cet ordre qui surgi au fond de notre cœur et nous ordonne de nous perdre dans ce moment ultime, cette force aimantée. Un sentiment exacerbé, un état second qui nous met à nu(e), nous dépouille de tout artifice ou moralité.
Une séparation comme ce cri que l’on retient, gémit, oublie, lance dans un état second, dans la solitude de la nuit, la tristesse victorieuse de l’oubli. Et retomber toujours sur les mêmes schémas, se retrouver sur des pas que l’on a déjà tracé, vécu, revivre et aimer… se séparer et crier. Comprendre que quoi qu’il se passe, quoi que l’on tente, on se retrouve face à ce miroir, le notre, celui du mystère qui est en soi, celui de l’amour et de ses vertiges. L’effacement.  

Pas d’histoire ou de longue tirade. Un cri ou plutôt deux. Celui de deux récits de vie, de deux séparations, de « deux déprise amoureuse » comme le dit elle-même Hélène Gestern. Deux séparations comme deux chemins qu’il nous faut réapprendre à voir, à entreprendre, à reconstruire pas à pas. Deux histoires comme deux possibilités, deux fils conducteurs, deux noyades.  

Et toujours cette écriture, les mots ciselés d’Hélène Gestern. Comme une photographe, elle utilise les bains révélateurs de l’âme. Je ne sais comment décrire sa narration, sa façon dont elle a d’utiliser les mots, les accrocher à la phrase, de la rendre sublime au-delà de toute sublimation. Elle va nous chercher dans notre propre histoire, nous console par les mots, le récit, nous couche dans le lit de la séparation, nous vertige au point d’avoir des acouphènes et de se tenir aux murs, comme pour mieux ressentir le tunnel, cet état second dans lequel nous sommes. Elle distille les phrases courtes, épure à l’extrême tel une faucheuse tout ce qui n’est pas nécessaire mais qui fait rejaillir les émotions, la sensibilité de l’instant du désamour, des sentiments inversés. La violence des mots, des gestes, de la séparation, la nécessaire douleur et sa lente cicatrisation, l’opération à cœur ouvert, l’alchimie du temps, les pleurs et chagrins, la solitude immense et insoutenable, la reconstruction, la volonté de refaire confiance, de réapprendre à aimer, la croisée des chemins, l’acceptation, le deuil qui s’opère.  

Hélène Gestern analyse, décortique, sans pathos ou superlatif cet anamour, cette désaffection du sentiment amoureux, cet état qui nous mène vers la séparation. Des cris poussés, de la violence de l’instant, elle nous ramène à la compréhension et nous tend un miroir, une photographie où l’on en ressort apaisé, aimé. Sa force des écrits, la sublime littérature qu’elle s’emploie à écrire, la précision et la fluidité qui en découle vient juste terminer de manière délicate ce merveilleux récit à deux voies, à deux vies, à deux amours qui se terminent.  

Comme Annie Ernaux et ses écrits sublimes sur l’amour (notamment « L’usage de la photo »), la photographie de l’instant, on plonge dans ces deux récits et on souffre, on se retient, on autopsie la passion,  la douleur, le désamour. Et on se retient de lire un récit qui s’appelle un chef d’œuvre intime, une douceur, un baume.

 

« Pendant que ce temps s’écoulait, je réapprenais la grammaire simple des évidences : loin des yeux, loin du cœur. Tout ce que l’on ne partage pas, du menu détail du quotidien aux gestes d’amour, des lectures anodines aux émotions de la musique, est l’outil de l’efficace du détachement. » 

« On imagine les gestes, les paroles, les attitudes, les étreintes. On se représente avec beaucoup de netteté la place qu’on a temporairement occupée, le remplacement de son propre corps par un autre. Dans de fugitifs éclairs de compassion, qui par chance ne durent pas, on imagine le désarroi de celui qui doit faire l’amour à celle qu’il aime si mal avec le poids de ses souvenirs. On se dit qu’on est encore là, quelque part en lui. Puis on ne se dit plus rien. Le temps, dévastateur, vient poser une nappe étale d’indifférence sur la situation. Le désir meurt, la souffrance du désir en même temps que lui. Le corps glisse dans son propre vertige, un espace très blanc et très silencieux où plus rien n’a droit de citer, surtout pas la pensée de l’autre. La jalousie, qui avait été la trace d’un amour vivace comme la glycine qui s’enroule autour des grilles de fer des jardins s’asphyxie, se dissout. Elle fait partie de dommages collatéraux que l’on abandonne presque à regret : sans sa pulsation aortique, le « très haut amour » souvenir dévitalisé qu’aucun désir ne colore plus, n’est que le résidu d’une passion morte. »  

 

Un vertige
Hélène Gestern
Arléa

 

 

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