24232261_1885235015124459_5418094312395537862_n

 1.

Centre hospitalier de Cadillac en Gironde, pavillon Charcot. Octobre 1996.  

C'est l'alcool. Je suis là pour me sevrer, redevenir un homme d'eau et de thé. J'envisage les jours qui viennent avec tranquillité, de loin, mais attentif. Je dois tuer quelqu'un en moi, même si je ne sais pas trop comment m'y prendre. Toute la question ici est de ne pas perdre le fil. De le lier, à ce que l'on est, à ce que je suis, écrivant. » 

Il y a des livres qu’il faut lire, et relire, savoir entendre chaque mot posé, chaque mot déposé. Doucement. Prendre son temps, ne rien précipiter. Surtout ne pas précipiter. Entendre le mouvement du geste, voir la parole se préciser comme se construit un mur, une porte, un toit. Bâtir et solidifier son sol, entrevoir son ciel.
Difficile de vous parler de ce petit livre où l’homme se penche, où l’homme n’est plus que repli sur lui-même, son désespoir, sa détresse. Difficile de décrire non pas la noirceur du sujet, mais sa fragilité extrême, ce besoin de silence, de se trouver, retrouver, d’affronter ce monstre qui est en lui, celui qui le détruit. 

«  Je dois tuer quelqu'un en moi, même si je ne sais pas trop comment m'y prendre. ».  

En avril 1997, Thierry Mets mettait fin à ses jours, à cette impossibilité de continuer à monter des murs, à construire (si vous ne connaissez pas, penchez vous sur son Journal de manœuvre… j’en frissonne encore). Quelque temps auparavant, il écrivit ce recueil lors de deux séjours en hôpital psychiatrique afin de combattre sa dépendance à l’alcool et sa chute inexorable vers l’oubli, le désespoir, la perte de son fils. Mais comment refaire une vie, comment aligner de nouvelles pierres quand les fondations sont fissurées, embourbées, endeuillées. Comment relever quand l’homme penche, en funambule yeux bandés sur la faite du toit, sur cet espace où les tuiles se chevauchent les unes sur les autres, où l’ardoise n’est que le reflet du noir profond de sa couleur, glissante et en pente ? Comment tenter de remarcher, d’entendre la vie, le bruissement du vent dans les feuilles, le murmure de l’oiseau moqueur,  entendre la souffrance qu’il y a dans ce lieu où l’humain est en phase d’attente, de reconstruction, de désirs, de besoin ?  

« 42.

J’écris pour ne plus trop m’éloigner de ce que j’ai à faire.
Avec l’autre, celui qui voit tout : le buveur. J’écris avec ce qui me reste, entre le pouce et l’index, dans un pincement d’étoile. » 

Dans chaque mot posé par l’auteur, on sent l’édifice du vide arrivé, un nid qui se construit mot par mot dans une tendresse folle, un regard sur ses camarades d’asile, emplit d’humanité, de bonté, de cette jouissance aigue que seuls les plus désespérés savent offrir.
La pudeur effleure chaque être, chacun de ses courts textes comme un voile d’organza, un linceul de douceur et de caresse. Se tuer, se déposséder, extraire pas par pas, caillou par caillou, cet être qui se désagrège, qui se tord, se penche de plus en plus vers le bas.
Restituer sa silhouette, son ombre, la sienne et puis celles des autres, de Farid, de Sophie, Philippe ou encore Patricia, si jeune mais déjà couverte de cheveux blancs… de tous ses camarades qui entrent sans bruit et sont là, dans ce même édifice, cette même absence, attente. Qui a-t-il dans ses corps qui se bardent, se retirent du monde de la vie ? Qui a-t-il en eux qui font qu’ils marchent encore, titubant sous l’effet des psychotropes avalés ? Qui a-t-il pour qu’ils espèrent peut-être ou du moins écrivent leurs doutes, leurs désirs, leurs détresses, leurs besoins, une émotion, un sentiment indicible de la vie? Les mots creusent, éloignent, s’entrechoquent. « Il y a tellement à faire à l’intérieur ». La poésie s’installe tels les jours qui défilent, défient.  

«20.

Entre faire et défaire : toujours ce petit poème laborieux mais cette dois il y a comme un sourire dans ma main, la petite pièce sans valeur que l’écriture m’aurait donnée. A donner encore. Car il faut aussi traverser ce territoire. » 

Traverser la folie, le désespoir comme on traverse un désert. Le pénétrer, entendre sa chair, le sable gripper, s’agripper, être à l’intersection des couloirs comme on l’est face à sa vie. Se forcer à manger, à parler, se taire, se rendre invisible au monde, à soi, disparaître et être étonné de revenir, d’être là si présent, si offrant, « soutenue comme une brindille par un oiseau que nous ne voyons pas. » La poésie filtre les bruits et offre la lumière réconfortante, la source inépuisable de ce qui vit, vibre, affleure. Nul cri ou violence, tout avance, brouillard ouaté, brume silencieuse, rayon d’un jour qui transperce l’ombre de la nuit. Le regard se détache du présent, il sonde l’inaccessible, entrevoit ce que nul ne voit, tel cet homme qui marche si lentement, avec une si grande précaution qu’il ne s’aperçoit pas qu’il est suivit par un arbre. L’homme est en pente. 

« 40.

L’homme en pente
La maladresse de dire je
se savoir si…
Une fois pour toutes, le défi est d’en arracher la première page, de la mêler au livre, quelque par dans le hasard.
Chaque fois il faut extraire les mots de là où ils sont. Puis les mettre en langue.
Et peut-être alors, quelquefois… 

41.

Nous sommes en attente de ce qu’on croyait voir venir. Mais non, il arrive autre chose et il faut tout refaire. De soi à soi. Jusqu’au moment où, là, il y aura quelqu’un. » 

Se cacher, être au centre de ce monde qui le dépasse, s’éloigner de cette détresse, de ce fils perdu. Se cacher non pour se taire, mais pour se pencher, être de « soi à soi ». S’entendre, s’ausculter. Faire face à sa folie, non pas folle, mais la folie de sa vie. Entrer avec la volonté dans cet univers aseptisé, se recoudre, point par point, mot par mot, feuille par feuille, pierre par pierre. Tout vole en éclats. Un moi quasi impossible à retrouver, à relever, se pencher.  

« 51

L'homme qui penche se penche pour écrire, pour retenir, peut-être, ce qui était plus penché que lui. » 

Sachez monsieur Metz que là où vous êtes, entre toit en porte, entre fenêtre et lumière, vous demeurez, vous restez, vous êtes, L’homme qui penche, l’homme de manoeuvre. « J'écris pour ne plus trop m'éloigner de ce que j'ai à faire. » Vous êtes ce qu’on appelle la poésie du mot, la poésie de l’être, la rétention de la vie dans son plus simple éclat. Tendre la main et vous voir. « Je sais que mes petites paroles ne servent pas à grand-chose. Le langage n’est qu’une piste que suivra notre ombre. » 

« 67.

Peu à peu : se redresser, partir avec l’oiseau puis avec l’arbre, lui laisser nos gestes et le petit secret enterré  à son pied. Voyage, ascension de chaque instant pour équilibrer ce qui ne peut s’élever. »

 

Et relire le journal d’un manœuvre.

 

L’homme qui penche
Thierry Metz
Editions Unes

IMG_0009