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« Si on nous prenait en photo, on pourrait vendre cette table, on pourrait vendre ces chaises. C'est ce qu'on cherche à évoquer, avec nos faux sourires et nos spots lumineux : un couple équilibré, un bonheur tranquille, l'accomplissement d'une journée de travail qui se termine autour d'un plat cuisiné. Vu d'ici, les clichés qu'on construit sont plutôt confortables. Les petits déjeuners pourraient être comme ça, tous les repas pourraient être comme ça. Sauf qu'ici, ce n'est pas limité à des pages de catalogue. Le stable et le rassurant, la présence et l'affection, ils durent plus que la pose d'un modèle, que le flash d'un appareil. La scène qui se joue ici, c'est celle qu'espèrent vivre les clients quand ils achètent cette table, quand ils achètent ces chaises. »


Waouh quel livre mes amis. Mais quel roman ! J’avoue, il est aux antipodes de ce que je lis, à l’exact opposé de mes habitudes de lectures et de lectrice. Quel tour de passe de passe que sont les 68 premières fois. Il fallait déjà un sacré culot pour oser le sortir dans la Collection Blanche de chez Gallimard, considérer comme hautement classique (si il n’y avait pas cette nouvelle génération. Je pense notamment à Sandra Lucbert et son sacré exercice de style qu’est « La Toile » ou « De la bombe » de Clarisse Gorokhoff)).
La Collection Blanche. Gallimard. Un premier roman… Un peu comme Moro-Sphinx de Julie Estève, paru chez Stock. Une nouvelle génération d’auteurs qui déménage les lecteurs et dépoussière la littérature, nous empêche de tourner en rond ou en carré, nous pousse dans nos retranchements, invite à ouvrir les yeux et ne pas rentrer dans des cases bien programmées, bien marketées.
Car il faut le dire… à l’origine, « sauver les meubles » de Céline Zufferey (si je m’en réfère à la 4ème de couverture) n’aurait jamais dû atterrir dans mes mains ou s’éparpiller dans ma tête. Quelle ingéniosité, quel regard sur notre société bien propre, policé, mettant en garde contre les dangers potentiels de sortir des travers, de placarder sur nos murs et boites aux lettres, des sourires grandeurs familiales bien huilés, de brancarder haut et fort les valeurs commerciales et marketing comme fondement de vie. Waouh mais quel roman oui… ! Il est grand temps de sauver les meubles, grand temps de casser les schémas que nous nous sommes établis. 

 

« Sauver les meubles ». On pourrait presque penser à un ouvrage de George Perrec, à Lamartine qui posait déjà le débat de ces objets inanimés « avez-vous donc une âme qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ? ». 

Tout commence autour du narrateur. Photographe aux ambitions artistiques, il aurait aimé pouvoir vivre de sa passion, de ces grains de peau qu’on sublime pour le « bruit » provoqué, une forme de désorganisation de notre regard, cette envie de mettre en valeur ce qui déborde au lieu de lisser, s’épancher sur la beauté des choses et portraits.
Mais la vie n’est pas un long fleuve tranquille. La vie d’artiste est loin d’être celle que le marketing et la publicité nous vend. Il faut rembourser ses crédits, vivre, payer la maison de retraite de celui qui est le père, le moralisateur, celui qui projette et que l’on aimerait rendre fier. La vie fait qu’être artiste n’est pas un meuble que l’on regarde, range, nettoie d’un revers de chiffon. Non la vie, elle se gagne à coup de sueur, de mains, de sourires forcés et d’ingéniosité.
Alors pour subvenir à ses besoins, notre narrateur est engagé par une grande entreprise de meubles pour réaliser les photos qui serviront dans les catalogues commerciaux. Finis les rêves, les idées créatives. Il faut du propre, du bien cadré, du rythme, des familles aux sourires bienveillants, aux stéréotypes tribaux saupoudrés d’un mélange exotique sociétal, de tables en bois écologiquement et hautement responsable (COP 21), de canapé ou le modèle familial resplendit, papa, maman et les enfants… Bref un catalogue de consommation de masse, d’objets inanimés qui finiront dans les quatre pièces bien nettoyées, un poil de couverture un peu bouchonnée pour faire comme si, une tasse qui traine sur la table pour saupoudrer un peu de magie.
Dans ces campagnes de promotions marketing commerciales bien formatées, notre narrateur rencontre celle qui deviendra sa dulcinée, une muse qui pose dans des décors de rêves sous couvert de flocons de neige envoyés par des ventilateurs et autres machines à vent. Nathalie et sa douceur, son sourire, ce regard qui en dit long sur celui qui la cajole, tel un animal, un homme en rut, l’assistant, celui qui est justement le supérieur du narrateur (vous suivez ça va ?). Transgresser les valeurs, violenter cette publicité, le marketing imposant de montrer le lisse, le beau, la copie conforme d’une société aux valeurs nettoyées. La couche superficielle que nous aimerions reproduire, mettre sous cadre telle une photo en noir et blanc, un portrait de famille où tout est bien qui finit bien.

Mais voilà. La vie c’est autre chose que le formol ou l’éther que l’on regarde dans ses catalogues. La vie, elle bouge, elle est noire, blanche, voire grise même souvent. Alors malgré l’amour qui nait entre notre narrateur et Nathalie, malgré le beau qui se profile et la tentation de rentrer dans le moule d’une famille et d’une vie bien ordonnée, notre photographe de pacotille va bien vite s’ennuyer (cela ne vous rappelle pas quelque chose, vos rêves bien piétinés, envolés). Casser les schémas, le ronron quotidien, la salle de bain que l’on partage, ce canapé sur lequel on s’installe bien confortablement, couverture de laine pour se protéger et se tenir chaud, le lit joliment froissé. Transgresser les règles établies… Et monter un site porno avec un pote complètement barge, tenter de captiver les consommateurs de rencontres et t’chats pornographiques en vendant du rêve version point GIF. Quelques secondes de simulacre de jouissance pour une extase sur une table de cuisine ou un canapé détourné, le tout derrière un écran et des réseaux sociaux orgasmiques.
 

Bref vous avez compris que « sauver les meubles » n’est pas du tout le livre bien rangé et bien soigné que l’on pourrait croire. Il est au contraire, une sacrée étude sur nos comportements, un regard sociologique sur nos envies quotidiennes, sur ces produits marketés que l’on nous vend comme de le poudre aux yeux, comme nos rêves qui se rangent dans nos souvenirs, tiroirs bien huilés pour ne pas faire trop de bruit quand on les ouvre (de peur de surprendre quelques fantômes qui reviendraient).
C
éline Zufferey nous réveille, nous exhorte, nous titille, nous chafouine, ose, nous culbute sur nos petits travers quotidiens, ce que l’on tait ou regarde de côté et qui pourtant sont là, comme une jouissance que l’on tenterait de canaliser, une couverture que l’on se disputerait, les pages d’un catalogue érotique sur lequel on tomberait après avoir regardé celui d’un géant du mobilier  où rien que la notice de montage est déjà un vrai dédale à traduire.

D’une écriture vive, rythmée, scandée, remplit d’humour, un poil caustique, crue (mais là… il suffit d’écouter des conversations pour savoir que les mots qu’elle écrit sont ceux que l’on entend, dit), elle nous montre nos travers, nos trains-trains quotidiens, nos règles de vie bien propre, nos réflexions, cette petite société où nous sommes rangés tel des soldats de plomb, au garde à vous,  chacun dans son rôle attribué, une tête ne dépassant pas l’autre, un pas après l’autre. L’image est nette, aucun flou toléré, tout est centré, millimétré, focale mesurée, porte-monnaie grand ouvert sur un consumérisme effréné et formaté et comble de chance, mesuré par des sociétés elles-mêmes marketisées. 

Il faut vraiment lire Sauver les meubles et se poser la question de comment les sauver, suvergarder, comment ne pas rentrer dans ces stéréotypes d’une solitude conceptualisée (comme aurait dit Alain Souchon, cette ultra moderne solitude), contemporaine, casser ces clichés, regarder, toucher  et oser les rencontres autrement que derrière un écran, se parler, arrêter de se dissimuler derrière des mots quand la vie ne fait qu’être là, autour et en nous, quand un monde ne tourne pas que rond et autour de réseaux sociaux, de catalogues aux lumières et familles artificielles, de vies formatées. 

Sauver les meubles. Oui. Merci Céline Zufferey de nous le rappeler. Votre livre secoue, dérange, ouvre et il était grand temps. Le timing est juste parfait. (Et je parie que l’on entendra de nouveau parler de Céline Zufferey tant son écriture est maitrisée et laisse entrevoir un possible chemin) - (Ps : je ne vous dis pas le nombre de phrase que j'ai noté et qui sont un miroir de mes pensées.)

 

« Les objets nous dévoilent, les meubles ne cachent rien. Notre canapé révèle nos ambitions, les chaises de cuisine nos espoirs, la bibliothèque nos peurs. Si la personnalité est une photo, l'appartement en est le négatif.
Nathalie, c'est la tasse et sous-tasse de même couleur, c'est l'armoire à rangement, c'est la chaise droite, le mug «I love NY», le portemanteau dans l'entrée.
— Et toi ?
 Je suis le verre ébréché, le tiroir qui ferme mal, le bol à cochonneries, la poignée où on accroche les vestes. »

 

« Sauver les meubles » fait parti de la sélection des 68 premières fois, édition 2017. A retrouver sur le site, toutes les chroniques des éditions passées et de celles en cours ainsi que les diverses opérations menées.

 

 

Sauver les meubles
Céline Zufferey
Gallimard

 

 

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