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« Sait-on seulement à quel point il est facile de détruire des hommes ? Des êtres sans histoire et sans fêlure particulière ? Des hommes solides, bien campés sur leurs jambes, qui en ont déjà vu dans leur vie et à qui on ne la fait pas ? Des hommes au clair avec eux-mêmes et bien dans leurs pompes ?
Je ne suis pas sûre que tout le monde ait bien conscience du degré de vulnérabilité de l’être humain.
Peut-être, sans doute, est-ce aussi bien ainsi. Au moins, ceux qui n’ont pas connaissance de cet état de fait ne tentent pas d’en jouer. Juste pour le fun, tiens, pour faire mumuse, essayons de bousiller untel.
Ce qui est terrifiant, c’est que si ça nous prenait, on y arriverait. Nous sommes tous des bourreaux en puissance.
Revers de la médaille de notre ignorance : nous ne sommes pas prévenus de notre degré de faiblesse. Pas préparés à défendre chèrement notre peau face à un autre représentant de la même espèce que nous, qui ne s’annoncera jamais comme un ennemi. Lorsque l’attaque arrive – si elle arrive -, nous n’avons pas le moindre réflexe de protection, nous regardons ça avec étonnement, sans comprendre. Et quand nous comprenons, les plaies sont déjà profondes.

Nous sommes tous des bourreaux ET des victimes en puissance. »

 

Certains romans sont des coups de poing, des coups de massue ou tout simplement ce qui permet de mettre un mot sur une souffrance, un vécu, une véritable douleur, une révélation. C’est ce qui m'était arrivée avec le roman de Delphine De Vigan et « Les heures souterraines», ce roman que beaucoup d’entre nous ont lu ou vu. Un roman sur le harcèlement professionnel, la souffrance invisible, une petite mort que l’on nous injecte par doses homéopathiques mais certifiées destruction massive de l’être, son identité, confiance et amour envers lui-même et les autres. Un livre que j’avais lu alors que je vivais cette lente érosion de ma personnalité, cette destruction, cette petite mort.
Et il faut beaucoup de temps et de patiente pour retrouver un état qui ne sera jamais celui que l’on a connu, celui que l’on était. Il faut du temps, beaucoup. De l’amour de soi et des autres, retrouver ce qui permet de se remettre debout, de retrouver ce qui donne la motricité, l’envie d’avancer, d’être.
Il faut oui du temps et il est long ce temps. Extrêmement long, fragile, très fragile, sensible comme une bise du vent, car il est important de comprendre chaque particule, chaque moment qui ont fait que nous sommes passé(e)s de simple collègue ou collaborateur à victime et faire de cet état une reconnaissance. Il est long car accepter cet état demande de l’élan, de la résilience, de la compassion-compréhension, du silence, de la vie et de l’aide. 

Et Gaëlle Pingault aborde ce fait, non seulement la destruction de la personnalité et de l’être mais aussi cette petite mort que l’on vit sans pouvoir la partager, la solitude ressentie par celui ou celle qui le vit et son entourage.

«  Prendre la peine de mettre un peu à genoux, de manière préliminaire, les gens que l’on a prévu de frapper ensuite est une façon comme une autre d’être sûr d’en triompher. »

Alex et Aliénor vivent un beau roman d’amour, une belle histoire parsemée de voyages, de désirs, de rêves communs, de beautés et de jeunesse. La trentaine florissante, Alex est ce fameux cadre collaborateur travaillant dans la Grande Entreprise, celle dont on tait le nom mais qui foudroie par des méthodes managériales bien organisées, ficelées.
Réorganisations cruelles, sabotages outranciers du travail fourni, gestions quantitatives et non plus qualitatives, restrictions des moyens alloués, mis en quarantaine des idées et des êtres, maltraitance… Le résultat des Ressources devenus Inhumaines, conséquence des évolutions et « compétences  critiques pour l’avenir [d’un] groupe », le talent managérial et la mobilité qu’il en suit, la politique sociale menée à grands coups de sabres aiguisés et d’exploitation déguisée. Le prix du sang des rêves promis.
Alex se désagrège. Alex se perd. Alex se meurt. Meurt sous de couteaux de celui que l’on appelle le Boucher, un nom prédestiné à tout « chasseur » de cadres et collaborateurs. Alex se brûle. Alex s’immole. Alex se tue. La Grande Entreprise a décidé de la mort de son associé. 

« A quel moment précis commence le harcèlement, à quelle minute exacte se met en place la machine qui massacrera graduellement mais implacablement tous ceux qui se trouveront sur son chemin ? »

Reste Aliénor. Veuve sans avoir eu le temps de réaliser leurs rêves, de faire de cette belle histoire, leur histoire, leur livre de vie. Aliénor au doux prénom moyenâgeux, courageuse, énergique dans ses doutes, morale, idéaliste, fragile, drôle, sensible, émotive. Aliénor qui cherche à comprendre ce pourquoi, non pas du harcèlement, qui lui était programmé dès l’arrivée de Boucher, mais de cette longue et lente destruction, cette petite mort annoncée. Aliénor qui va se battre à armes inégales mais avec la force de l’amour, de l’ironie, des souvenirs, de ce qui empêche de sombrer à son tour, de réparer le « préjudice subit », le deuil de son compagnon et de continuer à vivre, à concilier beauté et la mémoire aimée.

« Nous avons tous un deuil à faire. Chacun a du boulot, pour lui. Nous ne sommes pas les mieux placés pour nous épauler les uns les autres. »

De par son écriture enlevée, touchante, les mots choisis, l’angle donné, Gaëlle Pingault (qui se définit comme raconteuse d'histoires) nous plonge dans cette terrible histoire d’une mort programmée avec son rire, son humour, ses petits délices radiophoniques qu’elle nous glisse, nous réchauffe, les bulles du quotidien qui relèvent la sauce, rendent incroyablement humain cette lente destruction, ce lien contemporain qui lie Aliénor à Alex au monde. Elle décortique les rouages, la lente érosion et perte de confiance, d’identité, de confiance, l’estime qui s’effrite, se perd dans les labyrinthes, couloirs et bureaux des Grands Dirigeants.
La qualité extraordinaire de cet ouvrage est l’humour et surtout la tendresse que dépose Gaëlle  dans ses écrits, cette dose d’humanité et d’amour envers Aliénor et Alex mais aussi envers ceux qui souffrent sans pourvoir le dire, l’exprimer, le manifester. On se sent bien sous sa plume, on se sent soulagée, entendue, comprise. Sans pathos, sans trop en faire non plus, elle parsème les phrases de cette dose de compréhension, de bienveillance, d’humanité, d’allégresse aussi. On se coule dans l’histoire, se relève, prend appuie sur le courage, la loyauté, la beauté de son héroïne qui n’en est pas une, qui est juste elle, Aliénor.  

Et on en ressort le cœur gonflé, reconnu(e), ce soulagement de se lire et de ne pas sombrer dans le gouffre du désespoir. Gaëlle offre le rire, l’ironie, la tendresse et l’irrésistible envie de bâtir une maison tanière, de cultiver son potager où il n’y aurait ni Internet, ni mort assurée. Un vrai  bonheur et le droit de se sentir exister, vivre. Des bulles d’air, de la lumière et un bout de Paradis. 

« Un jour, je ferai la liste de tout ce que je dois à la beauté de l’art. De toutes les fois où elle m’a sauvé du désespoir. Il se  pourrait que la liste soit longue. »
 

« Il n’y a pas Internet au Paradis » fait partie de la sélection des 68 premières fois, édition 2017. A retrouver sur le site, toutes les chroniques des éditions passées et de celles en cours ainsi que les diverses opérations menées. Un roman que j’attendais et qui sera sur mon étagère des « à ne jamais oublier ». (En finissant ma lecture, j'ai juste eu envie de réécouter ce titre de Miossec qui est comme le  1er roman de Gaëlle, une bulle de beauté, de tendresse, d'allégresse, de lumière)

 

Il n’y pas Internet au Paradis
Gaëlle Pingault
Editeur du Jasmin

 

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