à la ligne« En entrant à l’usine
Bien sûr j’imaginais
L’odeur
Le froid
Le transport de charges lourdes
La pénibilité
Les conditions de travail
La chaîne
L’esclavage moderne 

Je n’y allais pas pour faire un reportage
Encore moins préparer la révolution
Non
L’usine c’est pour les sous
Un boulot alimentaire
Comme on dit »

 

Comment parler d’un roman qui m’a laissé un goût de beauté noire, de révolte et à la fois un sourire, un humour, une infinie tendresse et poésie. Une vie à la traine, d’une vie à la marge de la société, à la marge de ceux qui sont visibles, de ces instants où pour vivre, survivre, devenir quelqu’un ou tout simplement être, ne plus faire comme ci, le travail devient le facteur de reconnaissance, de référence, le cul au pied des machines, la vie dans une usine, l’agro alimentaire en ligne de vie. A la ligne. A la vie. 
Comment parler d’un roman qui n’est qu’un cri, une tuerie, une tuerie parce que le thème évoqué est un thème qui nous tue à petit feu, sans faire de bruit, parce que chaque mot écrit est une longue éraflure, un couteau effoncé dans la main, le coeur, dans l’âme, le bruit des machines en plus, le bruit des longues heures qui défilent comme défilent lentement et cruellement les secondes d’une vie professionnelle.
Comment parler de ce roman sans en évoquer ce cri de révolte , cette bourrasque de vie qui passe trop vite, loin de tout, loin des chiffres du CAC 40, des idéaux de services et de la finance, sans rappeler ce qu’est le bruit des usines, les champs vastes des abattoirs, des sardineries, des conserveries de poissons, des usines où pour manger il faut d’abord dépecer, sans voir que le monde professionnel est un vaste champ de services humains, d'intérim en intérim, de mission en mission.

Ce roman est une ode, un chant scandé à la gloire des ouviers, de ce petit peuple qui se lève avant les aurores, qui s’offre son premier café lorsque le monde ne tourne pas encore dans l’effervescence des tourbillons boursiers, d’une économie qui s’essoufle sur les marchés mondialisés. Un chant à la beauté noire, à la criante vérité de ceux qui officient derrière le cul des machines, au bout des crochets, au pied des camions à charger, décharger. Ceux qui décortiquent à pleines mains, trient inlassablement par tonnes et tapis entiers, par crochets et lignes remplis ces montagnes de crevettes, de crabes ou de porcs qui agonisent encore à leur entrée en usine.

«  Le travail dans sa plus banale nudité
Répétitive
Des gestes simples
Durs
Des mots simples»


Comment ne pas ressentir la violence de la vie, de ce dégout et voracité du trravail, de la chaine, de ces usines et usinages, qui laissent à la marge les plus démunis, les interimaires, ceux qu’on appelle encore les ouvirers quand le mot a perdu de son sens, quand le monde de l’industrie résonne étrangement vide, quand la classe ouvirère n’est plus qu’un vague souvenir dans un mode de vie éffrenée. Jour après jour, minute après minute et l'amour toujours au bout de la ligne.

A la ligne de Joseph Ponthus est un roman noir, noir comme l’est le pain, comme le sont ceux qui endossent ces bleus de travail que l’on recouvre de blouses, de charlottes, de normes d’hygiènes européennes ou intermondialisées. C’est un hymne à l’amour, un poème aux manœuvres, aux rêves. Un étourdissement à la beauté des invisibles, de ce monde de l’ombre qui officie en 2*8 ou de nuit, qui hurle, rie, tient grâce aux blagues foireuses, au soutien de celui qui tombe ou qui est/sont à coté, à la solidarité des ephémères lorsque la grève n’est plus qu’un droit ancien, disparu ou qui disparaît car non respecté, décrié, trompé. C’est un hymne à ceux qui sont fatigués, usés, déclassés, invisibles, violentés, ces hommes aux corps cassés par les charges, par les douleurs, les coups endossés et qui ne seront jamais reconnus par les invalidités, le droit du travail. C’est aussi les chants qui aident à tenir, les refrains chantés, la poésié de Prévert, Trenet et qui font de ces journées au cul des machines, des instants de toute beauté, les Ferré, les Brel, Les Fersen, Les Barbara. C’est un air qui revient sans cesse, un air comme un poème, une poésie où officient Thierry Metz, Raimbaud, Emaz, Vinau. C'est la vie dans ses moindres recoins, la vie comme un odyssée minuscule mais tellement vivant, criant. Un chant à l'océan, à son odeur et sa vivacité.

A la ligne est un brasero, un feu de palettes, un fumigène dégoupillé comme on dégoupille une grenade, on lance une bouteille à la mer, comme ce quelque chose qui est beau parce que noir, parce que révoltant mais nécessaire, vivifiant comme l’est l’air marin, comme le sont les petits matins où le soleil se lève dans la fraicheur des aurores. C’est la vie qui court, la vie qui crie, rie, jaillit, sauve, interpelle, chante, slame, poétise.

A la ligne est d’une beauté sidérante, d’une écriture qui se découvre, un cri refrain que l’on chante pour se galvaniser, se donner de l’ardeur et du souffle à la tâche, à la ligne, à la chaine, à la vie. Il interpelle, il révolte mais quand la littérature parvient à nous donner cette envie, nous procure cette colère, ce grain à moudre, nous questionne voire nous révolte… Quand un jeune auteur parvient par ses mots, ses vers, sa prose, cette façon, si particulière de scander et écrire, le coup de grâce est juste là, entre le coeur et la foi, entre la vie et l’âme, entre la littérature et la poésie. 

«  Et même si nous ne sommes que mercredi et que
L’enfer sera sans doute ce nouveau samedi travaillé
L’usine sera ma Méditerranée sur laquelle je trace
les routes périlleuses de mon Odyssée
les crevettes mes sirènes
Les bulots mes cyclopes
La panne du tapis une simple tempête de plus »

A la ligne.
A la vie.
A la beauté de des mots et de leurs poésies.

 

A la ligne
Joseph Ponthus
La Table Ronde

 

 

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