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« Demain c’est le beau monde, nous allons partir tous les deux sur les routes comme avant. Longer les lacs, les rivières, regarder le ciel comme celui qui nous troublait certaines nuits. Je suis émue à cette idée. Tu m’as appris à voir. Si tu pouvais, tu me dirais qu’une histoire, ça ne se raconte pas par la fin. Peut-être que oui, je vais remonter le temps pas à pas, souffle après souffle, et essuyer de ma paume la buée qui veut se coller aux vitres. Offrir ou vendre des souvenirs, il ne s’agit pas de cela. » 

Dans ce haut village perdu entre les Alpilles et les premiers contreforts des Hautes Provences, se dresse un village, un endroit qui abrite les instants importants d’un homme et d’une femme, un lieu comme seuls les souvenirs en parsèment la mémoire, y gravent leurs empreintes. Un village symbolique, perdu entre la pinède et les sentiers qui mènent vers la montagne, une nappe aux couleurs vives et verdoyante, emplies de l’odeur de la lavande et d’un bout de garrigue, un endroit où la pierre parle, vit, se ressent intensément. Un village hameau, perdu, en ruine sous le ciel de cette Provence au goût secret, au goût de « d’une perle d’eau à ta bouche ». Trois fois rien, trois fois beau, trois fois grand au milieu des montagnes de Giono, là où seul s’exprime le vent et ce monde qui vit reclus dans un monastère, une chartreuse.
Vingt ans ont passé comme passe le temps, comme pousse la vie contre les années. Vingt ans et elle revient comme une nécessité, un besoin de retrouver ces chemins, de réentendre la musique du vent, sentir les traces du temps sur la peau, enjambé les ponts qui longe le lac de Serre-Ponçon, se glisser vers cette abbaye jadis abandonnée et qui résiste aux vents et ruisseaux.

« Tu connais cette route qui vient buter sur des sommets qui ont pour nom Pointe des Blanchets, massif des Cerces. Tu ne pourras les prononcer, mais dans une étreinte tu me diras le bonheur d’être là, aux pieds de notre jeunesse ailée qui s’en allait à l’assaut de la vallée étroite [...] Boscodon [...] Peut-être par miracle, un nom dont tu te souviens ».

Le violoncelle ami sur le dos, elle s’installe pour quelques temps au sein de cette abbaye où la respiration se fait lente, les pas se mesurent, la musique de la mémoire se réapproprie. Retrouver les souvenirs de ce qui a été lui, son compagnon, celui qui a partagé ses jours, ses nuits, leurs instants communs et qui aujourd’hui affrontent l’oubli,  ne discernent plus hier ni demain, désertent comme désertent tout ce qui unit. Aphasie progressive… Il oublie. La partition jouait devient compliquer, inégale. Comme l’est la vie. Mais se souvenir des belles choses. Se souvenir que « Demain c’est le beau monde ».
Se rappler de ce qui était et aide à affronter ce présent, à entendre l’archer déposer les notes, le ventre du violoncelle jouait la partition. Réentendre le souffle du vent, les mille odeurs de cette Provence cachée, applaudir le silence comme on applaudit l’orchestre lors de sa note finale.
Marcher vers le fond de la vallée sous ce soleil d’automne et se laisser réconforter par le paysage minéral qui la guide vers les sommets, les forêts de mélèzes, le lac du Serpent. Traverser les cairns, les pierrets et prairies ou personne ne chemine et repenser à ses bras ouverts sur le monde et la vie, ce regard aux sourcils froncés.

 « Demain c’est le beau monde, même si le bistrot d’Agnielles a fermé. Mais du sentier que j’arpente aujourd’hui, je t’offre les  lumières sur les arbres, la majesté du massif, les animaux qui furtivement préparent l’arrivée de l’hiver. La nature est comme un feu d’artifice. »


On entre dans ce roman comme on entreprend un chemin en se laissant guider par ce qui nous entoure, nous surprend, nous guide. On y ressent chaque pierre, chaque odeur, chaque regard, chaque épaule sur laquelle on prend appuie comme on prend appuie sur ces êtres que l’on croise et qui nous regardent, portent attention afin que nous ne tombions pas. Une couverture que l’on nous pose sur le dos, des mains qui se tendent, des souvenirs qui reviennent, se partagent, redonnent l’ardeur et le courage de continuer, de poursuivre à se souvenir pour deux lorsque les pensées s’échappent. Des lieux dessinés dans son cœur, comme on cartographie son empreinte dans sa mémoire lorsque la maladie efface les traces, les tatouages, les amours, l’insouciance. Se souvenir des belles choses. Ne jamais les oublier et poursuivre, cheminer, traverser les lacs, les forêts, y déposer ce qui est important, essentiel, vital et savoir qu’ils seront toujours quelque part en soi. Discrètement, amoureusement, délicatement.

L’écriture d’Ahmed Kalouaz est ceci, une couverture dans laquelle on s’enroule, ce moment de douceur et de bienveillance qui s’installe auprès de nous. Une plume que l’on lit juste pour se rappeler de ces existences qui nous aident, nous prolongent, nous mettent en lumière, nous  sont précieuses et qui un jour à l’aube d’un jour nouveau nous apprennent à voir ce qu’il y a en nous, nous rappeler que « Demain c’est le beau monde ». 

Certains livres viennent vous happer alors que vous ne vous y attendiez pas. Sans bruit, sans grand fracas, ils s’installent sous vos yeux et cheminent en vous comme la vie s’écoule au gré des souvenirs et des mélodies partagés. Ils sont beaux, ils sont ce quelque chose qui se pose et se réfugie dans les coins les plus doux de votre âme, votre corps. Ils ne sont peut être pas ces essentiels qui sont des refuges mais ils sont ces compagnons, ces chemins, ces sentiers qui vous font parcourir une vie, une étape, entreprendre un  nouveau versant.

 « Il y a dans ces contrées des paysages qu’il faudrait passer à l’aquarelle pour leur rendre force et beauté. »

  

Demain c’est le beau monde
Ahmed Kalouaz
Le mot et le reste

 

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