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« On devait trouver des moyens pour empêcher qu’un parfum s’épuise, demander  un engagement au vendeur – certifiez moi d’abord qu’il sera sur les rayons pour cinquante ou soixante ans,  sinon retirez-le tout de suite. Faites-le pour moi et pour tous ceux, qui grâce à un flacon acheté dans une parfumerie ou un grand magasin, retrouvent l’odeur de leur mère, l’odeur d’une maison, d’une époque bénie de leur vie, d’un premier amour ou, plus précieux encore, quasi inaccessible, l’odeur de leur enfance. »


Il est des romans comme il est des parfums, des souvenirs, des rêves éveillés, des existences qui nous traversent et nous emmènent vers leurs vies. Il est des auteurs que l’on découvre par la grâce de leur présence et qui confirme leur renommée par la délicatesse et la découverte de leurs écrits. Et puis il y a Isabelle Carré
et Les rêveurs. Un récit qui devient roman. Une intimité offerte afin de mieux cheminer, de se souvenir des belles et autres choses, de ce et ceux qui infusent leur présence, nous rassurent, nous parcourent, de ces chambres d’enfants aux papiers jaunis, de ces bras qui nous ont recollés, des babioles sauvés de la casse et de l’usure du temps, « modestes trésors d’enfants qui avaient délaissé leurs merveilleux butins. »

Je pourrais vous raconter l’histoire, vous narrer ce roman mais cela serait enlever la délicatesse, la fragilité et le pouvoir de ces écrits, vous ôter les souvenirs et l’enfance, cette part d’innocence et ce qui nous autorise à grandir, devenir, être nous.  Cela vous priverez de ce parfum, cette rencontre, cette caresse  qui effleure la joue, ce rendez-vous qui se pose dans la délicatesse du jour, ce partage et ces rêves que l’on s’autorise, croit, déploie parce que « certains adultes s’inquiètent de voir les enfants rêver », l’abandon qui arrive de façon inattendue, l'inattention souterraine que l’on redoute, les absences que l’on craint et cette part de lumière, ces rêves encore et toujours, ce jardin secret que l’on aime préserver.

« Pourquoi n’ai-je jamais su quitter les lieux que j’aimais ? Pourquoi est-ce si difficile de les laisser, d’accepter qu’on ne pourra pas les revoir car ils ne nous appartiennent plus, la porte s’est claquée pour toujours, le temps ne fera que nous en éloigner, à moins d’être un bon rêveur, celui qui se souvient toujours de ses rêves si clairs et précis qu’ils permettent de s’y attarder encore, d’entrer à nouveau dans ces pièces de l’enfance, sans autre clé que le désir constant d’y revenir. »

Si je devais avoir un souvenir, une trace de ce livre, cela serait les mots, les phrases, l’écriture si délicate et pudique/impudique d’Isabelle Carré. Une écriture qui poursuit bien au-delà de la lecture, qui laisse en bouche, en tête, ce doux parfum de l’enfance, une enfance faite de couleurs, de gris et de sombre, de lumière, mais surtout une enfance qui se construit sur des pans de ces années charnières, de ces années où tout était possible et en même temps utopique, cette ode à l’imagination et le pouvoir des mots.
Une enfance où la clé perdue était un piano d’un bois brun, presque roux, droit, acheté à crédit, précieux et fermé à double tour. Une enfance dont les touches jaunies résonnaient beaucoup quand on les frappait, une pédale douce qui ne servait à rien ou du moins qui n’atténuait rien. Des notes qui révélaient une musique, des 33 tours, cassettes audio déroulées, rêves et personnages démasquées. Une enfance où « les enfants passent sans regarder. Ils rêvent d’une mère sûre d’elle dans les magasins, une mère qui ne bafouille pas quand on la questionne, une mère qui ne dessine pas de spirales dans le salon. » 

Pour un premier roman, Isabelle Carré nous emmène dans ses souvenirs, dans les pans de l’enfance qu’elle nous dévoile, nous offre, ces personnages complexes, désarticulés, décalés qui ont partagé sa vie, une mère absente, un père qui avoue son homosexualité, des murs-cicatrices-fenêtres que l’on rêve d’ouvrir, des 33 tours références d’une existence fragile et sensible, des frères fragiles, une danse qui devient scène théâtrale, une réalité transposée au cinéma, joue avec son image, des fragilités qui échappent et structurent, bâtissent, chavirent d’une simple brise légère, du jour au lendemain, sans signe avant-coureur détectable.
Un charme qui se dévoile dans la légèreté opaque d’un contre-jour,  dans la poudre des yeux qui détectent cette part de lumière qui nous habille. Un conte, une tolérance, une belle aux bois dormant qui endosse un costume de scène, se dévoile, parfume avec tendresse, grâce.

Et c’est surtout cela qui rend ce premier roman si beau, envoutant… cette grâce qui se dessine, lit, devient, grandit, prend par la main et nous effleure de son parfum. Une délicatesse, une caresse, un besoin, cette toute petite chose que l’on rêve de prendre dans sa main et qui nous emmène vers un monde que l’on devine, où l’on devient libre de rêver, libre d’exister.

« Je continuerai comme ça, comme nous le faisons tous, parce que le reste n’est pas dicible.  La partie émergée donne seulement l’idée de l’énormité silencieuse qu’on ne verra jamais.
Et puis il y a toutes les joies, comme des éclaboussures de soleil, les secondes chances, si précieuses que je préfère les taire et continuer de les contempler en silence.»

Un roman comme une rencontre avec soi mais surtout avec les autres, les lecteurs, la vie. S’ouvrir, ouvrir le piano et grandir avec ceux qui nous ont construits, nous ont donnés à rêver.

« Je rêve surtout de rencontrer des gens. Je n'ai jamais trouvé simple de faire connaissance, ailleurs que sur un plateau. Mais on se quitte une fois le tournage ou la pièce terminé, et on ne se revoit jamais comme on se l'était promis... Alors je m'offre une seconde chance, j'écris pour qu'on me rencontre. » 


A lire chez Nicole, Moka, Eimelle 

 

Les rêveurs d'Isabelle Carré fait partie de la sélection des 68 premières fois, éditions 2018. A retrouver sur le site, toutes les chroniques des éditions passées, en cours ainsi que les diverses opérations menées.

 

Les rêveurs
Isabelle carré
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