9791032900390_Les-Déraisons_2018

« Pour la première fois, il se résolut à distinguer radicalement le corps de Louise de celle qu’il aimait. Ne mourrait éventuellement que les cellules, le reste, tout le reste, il s’en fit l’ardue promesse, demeurerait éternellement. Ses fantasqueries, ses bizarettes, son imaginarie, son inventivitelle, ses pensettes créatiques, sa follesse, sa légèretère. Encouragées, entretenues, quoi qu’il en coûte, elles demeureraient, survivantes. Il s’apprêtait à souscrire à un défi d’une redoutable difficulté, il en était conscient, il ignorait s’il y arriverait. Mais peu importait, car il en était absolument certain, à ce stade, il était temps, urgent même, de aire allégeance à Louise, totalement, et, pourquoi pas, même de devenir elle. » 

Certains romans ont l’art de vous rappeler qu’il faut faire preuve de loufoquerie, d’une folie douce pour laisser échapper et vivre les bulles de vie qui se perdent en nous. Ils sont bons comme un ouragan, un geyser, une tempête qui s’abat et  ne demande qu’à tourbillonner, faire de la place et laisser filtrer les rires, les sourires même lorsque l’œil du cyclone semble terrible.
Et Odile D’Oultremont a l’art de faire danser la plus sombre des mélodies, de sortir de son chapeau des O ou A , des phrases qui ne semblent pas se tenir, ou du moins faire preuve d’une certaine légèreté et nous assigner en résidence le temps d’une lecture qui nous amène à rire, serrer un peu plus fort le chien-chat, à mettre la musique d’un mambo chaloupé plus fort, à sortir les jours de pluie pour mieux ressentir le rayon de soleil et définir définitivement la vie comme une grande ronde, un univers un peu  fou, légèrement incroyable et terriblement déraisonnable. 

Je pourrais bien sûr vous résumer l’histoire, une histoire déjà lu dans d’autres univers, sous d’autres plumes, des histoires toutes aussi loufoques ou barrées, des histoires à la Vian et son Ecume ou Bourdeaut et son Bojangles. Il suffit de lire les critiques et autres chroniques pour savoir que l’on rentre dans ce domaine, celui d’un univers déjanté à la limite de la folie douce, celle qui permet de tenir lorsque la tempête apparait.
Mais il y a autre chose derrière cette histoire. Il y a une écriture. Il y a une poésie qui s’invente, une mélodie qui revient comme une musique répétitive, une sonate au clair de lune sur une piste étoilée, un surréalisme de l’absurde. Il faut lire, entendre les mots jouer avec la portée, s’imprégner de ce que Louise semble chanter, aimer, de sa folie légère qui nous emmène à entrevoir la vie différemment.  

L’écriture d’Odile D’Oultremont a cette puissance du ridicule qui ne tue pas, de l’absurde qui fait mouche, de la patte d’oie qui rend diablement belle. Laissez-vous glisser, séduire par cette tragédie comique, cette tendresse que l’on ressent pour chaque mot emballé dans un papier cadeau-bonbon, cette bizarrerie que l’on rêve de sublimer et de répartir dans chaque pore de sa peau. Il y a du génie en elle, un génie des temps anciens qui vivrait dans notre modernité égoiste sans chercher à devenir. Il y a du génie swinguant, rieur et désinvolte mais surtout il y a du génie terriblement attachant, terriblement tendre, attentionné, aimant.  

On pourrait croire ce roman comme un énième parallèle, image croisée, radiographie radiographiée, d’un Vian à la limite du subterfuge, mais Odile d’Oultremont réussi à nous emmener dans son histoire imaginaire, irréelle, d'un monde imaginaire qui est aussi un constat d’un monde concret, doué d’une inhumanité absolue, frôlant la folie d’un monde qui ne tourne plus très rond (mais comme elle le dit si bien, il y a plusieurs façons de tourner en rond), de faire des ressources humaines un complot de sur l’invisibilité, de la maladie, un bal masqué caché derrière une tonne de protocoles.
Il faut en trouver du génie pour nous emmener dans un tribunal et trouver cette histoire attachante, diablement loufoque et terriblement belle. Il faut de la poésie du quotidien pour repeindre la vie comme elle la peint, pour tenir d’une rime en O et en faire tout un haïku du dentifrice coloré.  

Oui ce roman a ce quelque chose d’indéfinissable. Une loufoquerie tendre et diablement généreuse, attentionnée, un geyser d'émotions et d'attentions, de gestes et de paroles aimantes. Elle a ce petit plus que je n’avais pas réussi à trouver chez Olivier Bourdeaut. Une loufoquerie de l’imaginaire, de la générosité, de l’amour souvent à fil tendu, de l’absurdité de la vie et des sourires, de la loufoquerie et des rires qui cachent (comme un clown blanc) les larmes. Il faut être une poète pour savoir dire je t’aime comme on dirait je t’aime à un minuscule filet de voix soufflant à l’oreille « Sois la bienvenue, ô vie ». 

« A l’état pur, la déraison maintient en équilibre sur un fil invisible. Mieux, elle devient une arme d’une puissance inouïe »

Les Déraisons d’Odile d’Oultremont fait partie de la sélection des 68 premières fois, éditions 2018. A retrouver sur le site, toutes les chroniques des éditions passées, en cours ainsi que les diverses opérations menées.

 

 

Les déraisons
Odile D’Oultremont
Les éditions de l’Observatoire


logo 68 premières fois