138002_couverture_Hres_0« J’étais orpheline de deux mères vivantes. L’une m’avait cédée, son lait encore sur ma langue, l’autre m’avait rendue à l’âge de treize ans. J’étais fille de séparations, de liens de parenté faux et tus, de distances. Je ne savais plus de qui j’étais issue. Au fond, je ne le sais toujours pas. » 

« La Revenue », celle que l’on a oublié et qui revient dans sa famille d’origine un beau jour. Celle que l’on avait effacée comme on efface à l’éponge le dessin d’un enfant abandonné.  Une gamine, qui après avoir passé ses plus jeunes années auprès d’une famille opulente, aimante, se voit rendue à sa famille originelle, celle de son sang, de sa chair, ceux qui lui ont donné la vie.  

Comment faire, être, donner, aimer quand on ne connait rien sur eux, quand on a passé treize années de sa vie à vivre dans une tranquillité, un amour unique, dans la volupté de l’apprentissage de la vie? Comment faire lorsqu’on ne maitrise pas les codes, les armes pour apprendre à vivre dans la misère, dans la souffrance du manque d’amour, dans l’incompréhension d’une vie qui devient la sienne, loin de tout, de la ville, de la mer, de ce qu’on connait ?
Comment apprendre, comprendre qu’il faudra désormais dormir avec une sœur souillon aimante, un bébé qui braille parce que retardé, un père absent, une mère qui ne sait pas montrer son amour, ne sait plus, n’offre plus, des frères qui raillent, jalousent, idiots, un ainé aimant, blottissant, ange gardien qui s’échappera comme s’éclipsent les anges lorsqu’ils rejoignent leurs paradis ?
Comment vivre lorsqu’on a été adoptée, séparée de sa famille, une famille inconnue, une famille que l’on rejette ? Comment devenir lorsqu’on n’est plus, lorsqu’on devient celle qui revient, la Revenue, une enfant sans prénom, sans identité, une étrangère, une étrangeté ?

Et pourquoi l’adoption ? Quel degré de culpabilité, de ce bagage lié à sa naissance, de se sentiment de solitude ? Comment dire « maman » lorsqu’il s’avère qu’on a deux ? Comment apprendre à dire le mot «  aimer » à la mère, sa mère, ses mères ?

 

Un magnifique roman de Donatella Di Pietrantonio, sur une Italie où la ruralité, l’odeur des champs d’oliviers, où le soleil des Scorta sonne encore dans les oreilles, la misère s’inscrit au fronton des immeubles qui sentent le linge pendu aux fenêtres. Une Italie où pour vivre il faut suer à la tâche, se baisser pour ramasser les légumes, sentir le four de briqueteries, attendre patiemment que le patron verse le salaire promis pour acheter une poignée de pain noir. Une Italie où rien n’est facile, tout se gagne loin des bancs de l’école, à la débrouille, la fauche, le vol et les coups de poing qui s’abattent parfois sur les têtes des enfants. Une Italie de ceux qui n’ont rien.
Et dans cette misère absolue, dans ce cercle infernal de ce qu’est l’adoption les liens du sang et ceux du cœur, dans l’incompréhension de ce que sont les racines, la filiation, apprendre à devenir sœur, mère se sentir sœur, mère, tenir la main et ressentir toutes la force, la tendresse, la beauté de ce sentiment, l’énergie procuré de ce fil qui relie deux enfants, une, deux mères et son enfant. Ressentir la douceur et la compréhension, l’amour d’un frère ainé, ange gardien, protecteur aimant, qui insuffle la liberté, donne le courage d’exister.

Un roman où on ressent la chaleur et l’ivresse de la vie, des corps, de l’amour fraternel, maternel, parental. Un roman qui devient un fil que l’on s’empresse de tirer pour savoir le pourquoi, le comment, le où, la force du mot « mère », « sœur », « famille ». Un roman où la maternité se joue au détour des mots, devient la force de ce roman où on ne l’attendait plus. Une mère qui devient fantôme, une autre qui réapparait. Quelles forces, quels mots, quelles sont les gestes à faire, à donner quand l’amour est si dur à montrer ?

« Avec le temps, j’ai perdu également cette vague idée de normalité et aujourd’hui je ne sais vraiment pas quel lieu est une mère. J’en suis privée comme on peut être privé de la santé, d’un abri, d’une certitude. C‘est un vide persistant, que je connais, mais ne surmonte pas. Regarder l’intérieur donne le vertige. Un paysage désolé qui vous ôte le sommeil et fabrique des cauchemars dans le maigre espace qu’il laisse à la nuit. La seule mère que je n’ai pas perdue est celle de mes peurs. »


Il n’y a guère de romans qui me fasse autant interroger sur la maternité (à relier avec le si beau roman de Gaelle Josse, une longue impatience), la fraternité et la dureté de savoir où et qui est sa mère, la véritable, non seulement la biologique mais aussi celle qui le devient par la force de la vie. Une mère de substitution.
Un roman comme un page-turner, cette envie folle de tourner les pages, de tenir la main, poursuivre la quête et apprendre à dire le mot tellement dur à prononcer, celui de « maman », « enfant » lorsqu’on ne sait plus qui elle est.
Une bouffée de tendresse qui surgit comme surgissent les moments où l’amour s’absente, une envie irrésistible de sentir la main d’une sœur dans la sienne, sur son épaule, sa force, sa résistance, sa gouaille et à la fois tout son amour, sa fragilité quotidienne. Une sœur, petite, qui par la force de son caractère, de la vie en fait la grande, celle qui est là, présente, aimante, touchante, guideuse, protectrice et insufflant la vie, la ténacité, la volonté d’avancer et de devenir.  

On entre dans ce livre comme on lit la vie, cette vie qui est précieuse et bouleversante, généreuse et aimante, tenace et dure, délicate et fraternelle. Un magnifique roman, une traduction qui fait que ce roman est somptueux,  une écriture qui se déploie, court, se détend, devient offensive et à la fois si douce, tendre, affectueuse, impose sa propre musicalité, sa poésie, celle de ceux qui n’ont rien d’autres que leur main à offrir, leur cœur à partager.

  

A lire chez Lucie and Co qui est à l’origine de cette somptueuse et bouleversante découverte. Un roman que l’on a juste envie d’offrir à celle qui est une petite sœur.

 

« Parfois il suffit d’un rien pour que la vie change subitement. »

  

La Revenue
Donatella di Pietrantonio
Seuil

 

Benjamin Biolay - Ton Héritage - (clip live officiel)