Je-ne-suis-pas-d-ici« C’est au début de l’automne que j’ai quitté toutes ces choses familières… Et pour la premières fois de ma vie, je suis partie loin. Très loin. » 

Je suis rentrée dans cette bande dessinée sur la pointe des pieds, la pointe du crayon de papier qu’Yunbo utilise. Une couverture qui ne m’attirait pas, me laissait perplexe même, un dessin étrange entre manga et graphisme européen, un mélange d’univers, de mondes, de styles. Un quelque chose d’indéfinissable et d’étrange même.
Et puis je me suis prise au jeu, à la lecture, à ce rythme lent, intime, émotionnel et dépouillé. Un rythme comme seul savent le faire les mangakas, les maitres asiatiques. Ces histoires où les émotions surgissent à fleurs de peau, les dessins sont à la fois minimalistes et recherchés, fouillés. Je me suis laissée submerger par son histoire, son récit intime, sa quête d’une identité entre deux pays, deux nationalités, une Corée du Sud oscillant entre modernité et enracinement et une France emprunt d’ouvertures et de conventions bureaucratiques.

Oui je suis rentrée vraiment sur la pointe des pieds et au bout de quelques vignettes, j’étais renversée, subjuguée par ce récit, la poésie qui se décrivait, la mélodie lente et sensible, le crayonné hésitant et à la fois recherché, donnant à cette histoire son étrangeté, sa ligne de conduite, son fil dessiné.

Eun-mee est coréenne. A la recherche d’un nouveau souffle, une expérience culturelle et enrichissante, la jeune fille décide de partir en France pour étudier la langue, tenter de rentrer dans une école d’arts afin d’améliorer son crayonné et de revenir, une fois le diplôme en poche, en Corée pour décrocher un précieux sésame professionnel. Mais comment faire lorsqu’on ne possède que pour tout bagage, sa propre culture, un dictionnaire, quelques mots appris consciencieusement et des tonnes de différences sociales, culturelles et identitaires ? Une intégration quasi impossible quand on arrive dans un pays étranger sans connaitre quiconque, sans comprendre un traitre mot, où les règles d’usage, les coutumes habituelles sur laquelle nous ne faisons plus attention tellement elles sont ancrées dans notre quotidien, notre façon d’être.

Et on suit Eun-mee, sa mélancolie, sa solitude, sa recherche d’amis et d’intégration, ses questionnements basiques et recherchés, son identité qui se perd et prend l’apparence d’un chien,  cet animal docile et domestiqué. Une étrangère à tête de chien, qui ne sait plus si elle doit rentrer ou rester, être ou ne pas être, se rendre visible ou devenir transparente.

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Un album d’une magnifique mélancolie, d’une poésie aérienne et sincère, d’un trait fin et hésitant qui une fois accepté devient une ligne, un trait sensible, un envoutement dépouillé, doux et rejoint les esprits des mangakas. Yunbo retrace avec une délicatesse extrême la sincérité des relations humaines, la difficulté face à son identité et l’intégration, les codes sociétaux liés à sa culture et ceux qui en résultent sur le territoire français.
Elle aborde la question de l’enracinement et de son contraire, le déracinement, la dure réalité à assimiler le quotidien et le retour au pays d’origine. Comment être quand on est étranger dans un pays où on ne possède pas les clés et revenir chez soi, après une longue absence, et se rendre compte que rien n’a bougé à part soi. Casser les choix, les codes, les images, les visages, les identités. Le tout dans un récit d’une très grande délicatesse et d’une sensibilité qui nous fait tourner les pages, découvrir le/les personnages, s’attacher à eux, à son parcours.

Quant au graphisme, si au début j’éprouvais une très grande hésitation, il n’est ni plus ni moins le cheminement, la prolongation des questions/réponses, étrangeté dans lequel vit l’autrice, ce parcours emprunt de doutes et de crayonné hésitant, de cette invisibilité qui l’a gagne, de l’imperfection qu’elle ressent. Il y a à la fois une quête et une vraie démarche, une lenteur qu’on s’approprie comme on s’était approprié les codes de L’homme qui marche de Jiro Taniguchi. Une lenteur et des hésitations nécessaires pour entrer dans cet univers, cet étrangeté étrange d’être étranger.

« Ce matin, la curiosité, l’excitation et la confusion sont au rendez-vous. Tout m’intéresse : le paysage, les immeubles, les arbres, les odeurs. En Corée, j’étais la fille, la sœur, l’amie, l’étudiante qui aimait travailler toute la journée dans les cafés, manger dans les pojangmacha, discuter peinture ou cinéma et se promener dans la nuit des néons. C’était moi avant. Mais ici, qui suis-je ? »

 

Une belle découverte que je dois encore une fois à Steph et son bar à Mo. Les BD de la semaine sont à retrouver chez Miss Noukette et son superbe blog qui va encor une fois nous révéler des pépites (il faut le dire ce rendez-vous BD est fou et essentiel)

 

Je ne suis pas d’ici
Yunbo
Warum

 

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