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«  lundi 6 février 1950 

Au fond, très au fond de moi, j'ai toujours gardé, naturellement la certitude de te retrouver ; sinon comment aurais-je pu supporter ces longues heures mornes qui passent, qui glissent impitoyablement dans leur course effrénée et devant lesquelles, je me suis arrêtée, stupide et épouvantée ? Oui, quelque chose de plus profond, de plus grave et de plus véritable que mon imagination déjà usée et impuissante, m'ont retenue à toi, à nous, à moi-même ; c'est la terre, le ciel, la mer, la respiration que tu as mis en moi ; c'est la vie même que je ne connais vraiment que depuis que tu es là, en moi ; c'est cette douleur sourde qui gronde au milieu de moi, cet étirement sans fin vers un but qui me semble chaque jour plus lointain, plus insaisissable, plus abstrait mais aussi plus nécessaire, plus vital. Par quel miracle dois-je t'aimer davantage à mesure que ton image s'éloigne de mon souvenir ? Je ne sais pas mais c'est ainsi, et je ne connais pas de pire souffrance que celle qui s'efforce en vain de recréer des chers disparus. 

m.V. »


On ne parle pas de ce livre, ce recueil, ces longues lettres écrites. On ne les résume pas comme on ne résume pas une vie. On le garde soigneusement en soi. On entoure ces  papiers parfumés d’un fin ruban de satin, les conservant précieusement dans une boite qu’on ouvre certains jours comme pour mieux se rappeler cet amour au goût et douceur d’éternité.
On ne parle pas de cette correspondance entre deux êtres aux caractères aussi déterminés que l’est la vie, que l’était Albert Camus et Maria Casarès.
On n’en parle pas, on s’en fait un manteau, un drap, une longue et généreuse lecture qui nous emmitoufle dans l’intensité de la relation, de la beauté amoureuse des mots, dans la singularité de la vie qui devient passion.
On ouvre au hasard et on ressent intensément cette communion, cette beauté passionnelle, cet amour intense, douloureux, vivant, fusionnel. On se délecte de chaque lettre, télégramme, mot, point ou virgule. 

On pourra me dire que ces mots sont d’une parfaite nostalgie d’un temps passé, qu’il ne serait plus possible de formuler de telles phrases dans notre ère numérique aussi frivole et incertaine. Qu’importe. Lire la correspondance de Camus et Casarès est comme un baume nécessaire, une écriture qui explose de désir, de lumière, de la souffrance des séparations et des éloignements, des désirs vitaux et nécessaire des retrouvailles, des forces et soifs qui animent. C’est le feu du volcan qui embrase les corps, les mots, les lettres. C’est la douceur de l’amour dense et réconfortant qui vient se frotter à votre cœur. C’est la volupté de la langue qui vous embrasse le cerveau, la langue, le corps tout entier.  

Je ne saurais vous dire tout ce qui me touche, me procure cette correspondance, tout ce qu’Albert Camus a pu glisser à Maria Casarès. Tout ce que je sais, est que ce recueil ne quitte pas ma table de chevet, qu’il m’est indispensable comme l’est l’air, la vie, la main, l’amour. Comme l’est une correspondance que l’on entoure d’un ruban de satin, que l’on glisse dans une boite et qui nous souffle que l’âme aimé est là, juste là, près de nous, à nos côtés. 

 

14 février 1950 – 15 heures 

Ah mon amour, que je t’aime. Tous mes sens, tout mon cœur te savourent et te caressent […] Chérie, chère amour, merveilleux, je bois ta bouche, comme alors. Et je me noue à toi pour toujours.

A. 

14 février 1950 – mardi soir 

Je t’aime. Je t’aime. Je voudrais aussi te tenir dans mes bras et te regarder dormir. Tu vois comme je suis chaste ! Malheureusement je crois que je te réveillerais doucement mais vite !
A demain mon chéri.

m. V. 

 

Correspondance
Albert et Maria Casarès
1944 – 1959
Gallimard

 

 

 

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