9782914577649

« Tu viens quand plus personne ne peut nous consoler : tu enterres secrètement celui que nous aimons au fond de notre cœur – bien à l’abri du temps. »

J’ai ouvert ce petit livre à la couverture jaunie comme on ouvre un délicat trésor, une précieuse lettre vivante de mots, de consonnes et voyelles, de cet espace chantant, sensible, poétique, quasi divin.
J’ai ouvert lentement, découpant page par page, feuillet par feuillet. Là doucement, dans le silence du jour naissant, les phrases se dévoilaient dans la clarté naissante de l’aube. Bobin.

« Je t’écris dans la lumière. J’ai besoin de ta lumière pour écrire. »

Il y avait dans ces mots que je déchiffrais à la lumière du jour, une profonde inspiration, ce moment de pause que je retrouve à chaque fois, ce long silence qui s’installe en moi comme une respiration nécessaire, un apaisement à la vie, mouvant instant incandescent.
J’ai ouvert, lu et s’est posé en moi cette solitude nécessaire à la concentration, la retenue, l’inspiration, l’union. Bobin comme un baume, comme une île qui s’impose.

« Il y a des îles de nuit dans le plein jour. Des îles pures, fraîches, silencieuses. Immédiates. L’amour seul sait les trouver. »

Je lisais à pas de loup, à pas feutrés, pour ne pas déranger l’ordre des mots, l’étoffe soyeuse des phrases. Je lisais comme on trouve la beauté des riens, des tous, du silencieux silence, du tendre instant recueilli dans la brise neigeuse du moment. Dans un souffle long et nécessaire. Un souffle de vie. La feuille un peu plus épaisse, le coupe-papier posé à mes côtés, la phrase noire se découpant sur le fond jauni, le doigt crissant sous le granité de la page. Délicieux moment de ce qui fait une lecture savoureuse, tendre, délicate. Un pétale de coquelicot.
Comme je rentrais d’une vie agitée, d’une vie qui refuse de s’ouvrir au temps, au monde, j’entrais en moi, dans une maison, « je rentrais dans les yeux des gens. Je ne voyais pas le reste ». Qu’importe la voute céleste, la partition de la journée étoilée, les yeux vides de ceux qui ne regardent plus, qui n’entendent plus, j’ouvrais le temps de ce passage, de cette venue, arrivée.

« Maintenant nous sommes dans l’ère des yeux vides. Tout me blesse en dehors de ce temps que j’ouvre, pour que tu y passes. »

La vie possédait la clé, la porte était grande ouverte. Le souffle paisible entrait dans le jour naissant. « J’ai sonné à leur porte, celle où il y a une petite clochette au son si magnifique. Mais personne ne m’a ouvert. Toi seul. »
Nul bruit, nul présence, le monde autour de moi, autour de toi. La vérité généreuse du cœur, du vent, ce qui arrive lorsque les yeux s’ouvrent, lorsque les visages se réveillent au son du soleil montant. La blancheur de la ville raisonnait dans la lente résonnance de la flamme. La pensée renversait les sages, se reflétant à la lueur des timides, ceux qui retiennent leurs paroles, leurs pensées de peur de les voir troubler la flamme. La vie devenait contagieuse « traçant un chemin dans le sommeil doré des blés », ressuscitant le souffle du cœur, la chaleur fiévreuse de la brûlure de l’âme. « Ton cœur brûle à l’intérieur de ton silence, comme une bougie à l’intérieur d’une lanterne ». Dehors la pluie vrombissait de ses trompes d’eau glissant sur les carreaux, la poudreuse blanche heurtait les fenêtres et les barreaux. Le céleste se divisait et l’univers entrait dans les cœurs, « comme un rosier [enflamme] en l’absence d’un jardinier », « un tigre de douceur ».

Bobin tournoyait dans ses mots. Nul doute, la sagesse se tournait vers le divin, vers une rosée de coquelicots qui éclatait dans la vérité de la vie, du souffle, de la richesse et la fragilité des âmes. Un coquelicot parmi les autres. Ce que les hommes désirent de leur vie, de leurs chemins, de leur terre arrachée. Un recueil sur l’amour, sur le fragile pétale qui éclot et se meurt.

« Je veux bien souffrir, mais je ne veux pas désespérer. Je ne laisserai personne éteindre en moi la petite lampe rouge de la confiance. Chaque jour j’attends tout. »

 

 

Le christ aux coquelicots
Christian Bobin
Editions Lettres Vives