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« Parce que le ciel souffle sur le feuillage de nos silences
et que battent les saisons, parce que
la rosée bientôt nous rendra au petit matin
et que les heures glissent
entre nos mains des orages et des falaises 

parce que tant de beautés
continuent de vivre et que nous sommes aussi
tant de beauté, chaque jour, on traverse
jusqu’à l’instant sublime où la terre, lentement la terre
son doux visage d’éveillée, remonte de sa nuit 

remonte de sa nuit. » 

Nous le savons tous que vivre est une caisse de résonnance qui nous relie à la terre, l’air, la vie, nos sens, nos émotions, ces drôles ou putains de pulsations qui nous laissent sur le coté comme nous poussent toujours à nous relever et poursuivre nos envies, nos quêtes et nos euphories démesurées.
Nous savons tous que chaque jour nous avançons avec nos bonheurs, nos malheurs, nos sentiments fatigués, joyeux, rieurs. Des désillusions pleins les poches, des vents contraires qui nous érodent, des yeux se colorant de gris les jours de pluie et imposant des valises trop lourdes à porter, des griffes qui nous abiment dans nos chairs meurtries, ces tatouages qui grattent, dérangent, agacent ou de sensibles brulures qui nous rappellent combien la vie est un feu de joie auquel on aime se brûler, vivre, se réchauffer.

 « On entre dans l’instant où la vie
semble naître et mourir en même temps. »

La neige, le givre des matins blanchis sur les champs, la lumière d’une aube naissante, les fines pluies parsemant nos fenêtres ou encore la clarté blanchâtre de la lune lors d’une nuit d’insomnie sont nos lots quotidiens de notre labyrinthe interne, ce jeu de mikado où il est difficile de trouver la première baguette à saisir.
Rien de bien facile, rien de bien compliqué non plus, juste des chemins, des sentes, des routes qui nous paraissent des fois absurdes, contraires, surdimensionnés, accidentels, surgissant au milieu de nos carrefours et nous obligeant à emprunter ces fameux itinéraires bis, ceux qui dévoient, rallongent, malmènent et à la fois nous font comprendre la nécessité de ralentir, de nous reposer ou poser, de ressentir cette approche comme une victoire sur nos fragilités qui sont si souvent décriées. Comme résonne la vie, comme résonne nos pas, nos cœurs, nos unités gravitationnelles, nos pulsations cardiaques, nos frayeurs, peurs, rires, vents contraires, marées, tempêtes, victoires même et souvent petites mais oh combien salvatrices. 

« tu es ces mots qui s’ouvrent et s’absentent
pour reparaitre du côté des forêts
du voyage de l’aube que célèbre ta vie
à l’instant, tout ce qui cherche à renaître
en toi s’éveille, un monde proche
la lumière des choses
et de tes rêves. »

Parce que oui la vie est une série de pulsations. Elle résonne dans nos levers, nos couchers, dans nos nuits étoilées et nos matins brouillards. Elle est comme l’enfant qui grandit, celui que nous étions hier et qui devient adulte aujourd’hui. Elle résonne dans nos étoffes, sous nos épidermes et dermes, sous la peau. Elle nous défriche, nous irrigue dans nos fragiles espérances, dans nos terres nourricières. 

« Tu entends soudain la pulsation du monde
déjà tu touches sa beauté inattendue.
Dans ta bouche fondent les nuages
des ans de lutte et de nuées noires
où tu cherchais le passage
vers l’autre saison 

et comme résonne étrangement l’aube
à l’horizon, enfin résonne ta vie. » 

Un somptueux recueil de poésie d’Hélène Doriot qui résonne dans nos vies, nos traces, sur notre peau et notre cœur. Une chorale de mots qui vient orchestrer nos cœurs avec douceur, nous insuffler une force, une déraisonnable envie de non pas combattre, mais dévaler nos chemins emplis d’orties et de ronces, de nous peindre des peintures de guerrières douces et tendres, emplies de cette résolution de vivre et d’aimer, de battre nos tambourins comme on bat nos tambours intimes, nos pas de danse. 

Il y a une vraie émotion, une sensibilité, une fragilité certaine qui nous donne la force et le courage de nous relever de nos chutes, de nous envoler dans les courants porteurs, les couloirs lumineux et chaleureux, à l’abri des brasiers et des pièges tendus.
Des ondes électromagnétiques nous parcourent l’échine, nous enchainent aux mots, à sa rythmique quasi slamante, chaloupée. On se prend à clamer les vers à voix haute, à sacrer la beauté de la vie et se libérer de nos lectures silencieuses. Les fils du labyrinthe se dénouent, on déploie une tonalité, un son quasi cristallin qui prend de la voilure, une modernité étrange et ressourçante. Ça vibre, ça rythme, ça bouscule, ça impulse comme au bord des falaises lorsque les fleuves grondent et les vents vrombissent.
On lit au-delà des tempêtes imprévisibles, identitaires, chorales et orchestrées par nos vies. On résonne dans chaque mot, dans chaque page tournée comme un miroir, un reflet à nos quotidiens, à ce que la poésie peut évoquer, donner, offrir. La joie. 

« J’ai longtemps cherché le seuil
de ma propre maison, des pierres lourdes
encombraient le passage. 

Aujourd’hui j’avance vers ce que je deviens
je me fonde, je m’érige
m’échafaude à l’est de mon arbre
pour que tout recommence
avec ce qu’on appelle vivre
J’ai compris tant de choses
de mes bonheurs et de mes déchirures.

Le temps brûle entre mes mains
comme des feuilles jaunies, l’empreinte
de chaque solitude
que l’on regarde les yeux fermés. 

Et si derrière nos pas, le monde
se remet à battre, que reviennent
comme de grandes marées
les terres à jamais entrevues
et si je porte encore une trace
c’est d’espérance en un commencement
qui nous recommencera. »

Comme résonne la vie, comme résonne la poésie lorsqu’elle nous donne de précieux moment de beauté. Un recueil qui file direct dans ma besace de voyageuse de chemins de travers (ceux qui obliquent, virevoltent), dans mon sac à souvenirs, à résonnance, à relire. Un recueil où on tient son fil, sa lueur et nous donne l’élan, le passage pour passer vers l’autre saison, prendre un autre virage, trouver son rivage, entonner sa chanson, trépigner de vie. 

 

Comme résonne la vie
Hélène Dorion
Editions Bruno Doucey

 

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