51HRQI-5iSL« On a enterré un poumon de papa. C’était un jour de printemps, les arbres étaient chargés de cerises et la nature était  belle. »

Par où commencer, mon dieu. Par où commencer sans vous donner l’envie de vous ruer sur cette bande dessinée sans voir et comprendre toute sa subtilité, sa beauté, la poésie dégagée et les larmes qui perlent et se répandent au fur et à mesure de la lecture.
Un roman graphique serait d’ailleurs et largement plus élogieux, plus sincère et proche du rendu de cet ouvrage qui m’a laissé un souvenir incroyable, une émotion emplie de tendresse, de ces instants où l’on a envie de serrer dans ces bras celui qui est notre père, celui qui nous a donné vie, celui qui n’est pas toujours l’homme qu’on admire mais qu’on reconnait comme celui qui a su être là et a besoin un jour de notre présence, de nous, ses enfants.

Un jour « On a enterré un poumon de papa». Un jour de printemps, un jour où on aurait pu penser que la nature apportait cette lumière, cette sève qui aide à la croissance, à greffer de nouvelles branches aux arbres, à démultiplier les bourgeons et favoriser les renaissances, les semences nouvelles. Alors « On a enterré un poumon de papa » dans un trou large et profond. « Il avait voulu assister à son  propre enterrement pour voir qui étaient ses vrais amis, pour connaitre sa popularité en comptant les gens en noir et en mesurant leur degré de tristesse. » 

 

On a tous cru à une blague, certes de mauvais goût, mais une  blague. La tristesse était présente et chacun venait dire au revoir. Toi Papa, tu restais là, cynique et froid, auprès de ce trou où ton poumon logé. Et moi, ta fille, je restais derrière à regarder si dorénavant ta démarche pencherait d’un coté plus que l’autre, à t’observer, à ne savoir si je devais pleurer ou rire de la situation, partir ou rester.

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Quelque temps plus tard, les hommes blancs (les mêmes qui avaient enterré ton organe) revenaient frapper à la porte de la maison emportant ton nez, ta bouche, tes mains, tes jambes. On te donna un chariot- valise à roulettes, avec posé dessus un poumon « pour t’aider à respirer ». C’était pratique. Tu pouvais aller partout et te sentir libre. Voyager. Le seul inconvénient était son bruit un peu anxiogène, comme une alarme. On aurait préféré changer, comme sur nos téléphones portables, la mélodie, la remplacer par un gazouillis d’oiseau. Mais les poumons ne gazouillent pas. Ils sifflent, ils hurlent lorsque l’air se raréfie.
Bientôt sur ton visage il ne restât plus que tes yeux, d’un bleu acier, d’un bleu dur. « Ils régnaient désormais en maitres sur le nouveau désert de sa figure ». Il allait nous falloir du temps pour nous habituer à ces transformations. « C’est vrai. Lorsqu’on va chez le coiffeur, il faut longtemps se regarder dans un miroir pour réussir à se reconnaître. […] C’est toujours comme ça. »
Et puis tu es tombé de l’arbre. Sans doute, les branches étaient trop hautes, pas assez élaguées. Tu es tombé comme on retombe en enfance. Tu rajeunissais. A la seule vue de tes deux yeux qui restaient. Alors toute la famille s’est adaptée à ta petite souveraineté.

 « Mon père était devenu un enfant. Ça faisait de moi sa mère. Ou alors sa grande sœur. Mais c’était plus vraiment possible que je sois sa fille. Mon frère devenait le seul homme de la maison. Ça voulait peut-être dire que c’était à lui d’être le père. On ne comprenait plus rien. Et ma mère, est-ce qu’elle restait la femme d’un enfant ? Je crois bien que ma mère devenait la mère de mon père. »

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Marion Fayolle nous embarque sans crier gare ni chercher à nous malmener. Tout au contraire. Il y a une finesse, une douceur, une infinie bonté et habileté à dégager toute cette tendresse, dans ces bouts de pierres amassées, ces cailloux sur lesquels on marche, nous écorchent, nous caressent. Nullement larmoyant, bien au contraire, on avance comme dans un rêve, une forme d’onirisme saisissante qui laissent la place aux émotions à la fois absurdes et essentielles sur la perte de celui qui ne sera plus qu’un père en souvenir, un père dans nos poches, un père à la tendresse des pierres. 

« Si j'avais dû trouver un élément pour symboliser mon père, j'aurais choisi les pierres. Mais, attention pas les galets lisses et doux. Non, plutôt les rochers qui piquent les pieds si on leur marche dessus sans chaussures. Ceux qui sont recouverts d'aspérités. Ceux qui râpent, qui coupent, qui sont agressifs et froids. Mon père était un rocher sur lequel on aurait aimé s'agripper sans se blesser. Sous lequel on aurait aimé s'abriter sans se sentir menacé ». 

Marion Fayolle a cet art absolu de marier le graphisme parfait et unique à une prose poétique somptueuse. On avance dans l’histoire au rythme des mots et des dessins qui rebondissent sur la narration, donnant l’absolue beauté et crayonné à cet art qu’on appelle la  poésie surréaliste (j’ai pensé plus d’une fois à Magritte). Elle y a assemblé des bouts de graphismes qui deviennent peintures, estampes pour certaines (la références à la vague d’Hokusai est d’une beauté à couper le souffle), des minis tableaux qui jouent sur les parallèles magiques et légendaires, des trips ou encore des enluminures. Il y a une incroyable richesse graphique qui rebondit dans cette historie moderne et à la fois intemporelle, quasi fabuleuse.
C’est à la fois très troublant et mélodieux, absolument renversant. Tout est dans une recherche, une création perpétuelle, une touche ou une rayure, rainure qui donne et change l’ampleur de l’image, du sujet. On avance, on tourne les pages. Touchée en plein cœur, les larmes jaillissent sans qu’on puisse les retenir, sans chercher à les retenir. Emue et touchée dans nos entrailles, nos chairs, dans ses yeux qui nous scrutent sans savoir si cette blague de l’absence, la perte, la mort du père, est mauvaise ou drôle.

« C'était un homme insaisissable, souvent absent et au tempérament très dur. La maladie venait mettre un grand coup dans sa vie. Tout s'écroulait. C'était triste mais j'étais convaincue que ça allait le rendre meilleur, que tout irait mieux entre nous, maintenant que tout allait mal pour lui. S'il avait failli mourir mais qu'il n'était pas mort, c'était que la vie lui avait donné un sursis pour qu'on aille à la rencontre l'un de l'autre ».

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Un merveilleux roman que je dois à Moka qui en parle depuis longtemps comme un pur-chef d’œuvre, un objet qu’il faut posséder dans sa bibliothèque comme on possède de grands classique, des pépites touchantes et essentielles. Je me range à ses cotés et m’empresse d’essuyer les dernières larmes qui coulent encore au souvenir de ces pierres d’une tendresse inouïe. A lire chez Moka, Jérôme, Mirontaine.

Et retrouvez l’ensemble des chroniques de ce rendez-vous BD chez Steph et son bar à bulles. Un rendez-vous pour lequel j’éprouve de plus en plus d’affections, tellement il recèle de pépites, de découvertes, de territoires vers lesquels je ne me serai peut-être pas risqué et qu’il est dirigé par quatre hôtesses, des drôles de dames, au charme hors pair. Merci Moka, Noukette, Stéphie et Steph, mon bar sur lequel j’aime m’enivrer. Et merci à nos amis du Québec de nous faire partager leurs bibliothèques.

  

La tendresse des pierres
Marion Fayolle
Magnani

 

 

La vivouza (Pierre Perret) par Christian Olivier / Fredo / La Mauvaise Herbe