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« Les petits pois 

La mémoire ne revient pas comme ça : j’ai passé mon temps à oublier qui j’étais. Maintenant j’y vois plus clair, je m’invente des souvenirs pour être comme tout le monde. Avant je croyais que j’étais faite pour rester une morte vivante ; à patiner dans la choucroute jusqu’à la fin de mes jours. Les marchés le samedi matin avec toi sont des attendrisseurs : ils font venir au fond de ma gorge un goût de partage que je ne connaissais pas. Les petits pois écossés en ta compagnie bien verts et ronds prolongent ces instants de décrispation. Dès qu’un seul d’entre eux tombe et roule par terre sur le carrelage de la cuisine, je vois tout de suite le jouet qu’un bébé s’est amusé à jeter et à reprendre juste après. J’ignorais que ça pouvait aller aussi loin un petit pois avant d’en avoir écossé avec toi. La jardinière aux légumes plane au-dessus de ma tête comme une promesse de souvenir que j’aime peu à peu me figurer, me confie-t-elle. »

Il y a chez Thierry Radière cette nostalgie des instants de partage, de ces petits riens qui unissent les gens, permettent le rêve et l’onctuosité de l’union. Il y a chz lui, une invitation à laisser de côté les ennuis, les vagues à l’âme perfides à la volupté du moment, le relâchement total des bruits et autres caisses de résonnance et de raisonnement. Sans heurt, on entre avec délectation et amusement dans son antre empli de gens, d'une bienveillance,  tendresse, présence, de regards et gestes.
Car Thierry Radière est un magicien. Un magicien des mots et des lieux qui reviennent en mémoire, des instants partagés et offerts, des instants de complicité, d’amitié ou d’amour. Il y a une grande tendresse chez lui, une   générosité simple et nécessaire.

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Et « les samedis sont au marché » nous lie à cet homme, ce poète du quotidien, ce magicien des aurores ensoleillées. Un cabas à la main, le panier en osier vide, il nous embarque dans ces lieux de chalandises où les êtres se croisent, se voient, se parlent sans se connaitre, échangent, colorent le temps d’un botte de carottes ou d’un simple bouquet de printemps.
On devient touriste de notre propre marché du samedi, dimanche et de tous ces jours de la semaine où la vie resplendie, rebondie entre les étals, les marchands au regard amusé et généreux.
On devient chaland de notre propre mémoire. On se remémore l’appétissante vision des miches de pains ou des légumes de saisons, les bouquets de persillades et la gouailles des camelots. Il y a les odeurs, le  toucher, le regard. On se surprend à saliver devant les petit pois qui nous rappellent les souvenirs partagés, les thés à la menthe offerts et les épices parfumées qui s’étalent en petits tas et sachets, là où dans les rayons des supermarchés ils ne sont que récipients scellés. Il y a le marchand d’œufs, l’accordéoniste du coin qui reprend la tendresse de Bourvil ou la complainte du phoque en Alaska de Beau Dommage. On se surprend à chatonner, à sourire aux voisins ou à l’inconnu qui passe, à rire de la blague et du sourire charmant de celle qui est derrière son stand (joli clin d’œil à mon amie Lucie et de son étalage gourmand au hall d’Avignon, Chez les filles).

Lire Thierry Radière est entré dans ce petit monde du samedi matin et des autres jours sans lendemain. Des jours de rêves, des jours d’une poésie quotidienne, des jours où finalement la vie est en nous et se partage comme on partage un panier de légumes et fruits, comme se partage un repas savoureux et onctueux, simple. Comme se partage les rêves et la vie en somme. En toute simplicité et générosité.

 

« Avec un appareil photo, je ne sais pas ce que ça apporterait de plus le marché un samedi matin. Un regard sûrement. Un reste de promenade dans un ordinateur que j’aurais la paresse d’aller revoir. Et puis la mécanique défaillante me coupe définitivement mes élans de photographe amateur. Ma préférence va aux pérégrinations sans mémoire : elles vident le trop-plein de nuages stagnant au-dessus de mon laboratoire. Oui, je suis comme ça à m’inventer des demeures pour mieux les habiter, les changer, une fois rentré chez moi. Et quand je suis  la maison, il faut que j’en ressorte discrètement sans  que personne ne me voie, les jambes à mon cou, le ciel sous les fesses. le marché du samedi matin est un moteur silencieux à mes allers et venues entre les photos que je ne prendrai jamais et celles que je développerai un jour très vieux. »

 

Les samedis sont au marché
Thierry Radière et Virginie Dolle
Editions les Carnets du Dessert de Lune

 

 

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