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« Prem’s

Le premier rayon
celui qui n’a pas
attendu les autres
Celui qui ne brûle
pas encore
Qui réchauffe
juste un peu
juste ce qu’il faut
Qui ne ferait pas
cuire un œuf
sur un capot de voiture
Ce premier rayon-là
a valeur
de sourire »

Il y a des petits livres qui nous arrivent comme ça, comme un beau jour de hiver/printemps. Un jour un peu bizarre, entre deux giboulées. Ils se glissent entre une ondée et une éclaircie, viennent nous chatouiller la joue, le regard, nous ébouriffer nos cheveux qui jusqu’à-là étaient cachés sous un bonnet, une capuche. Ils vous couvrent du regard, se devinent sous les pages, se tournent et se déversent un matin dans une tasse de thé.  

C’est de la poésie. Enfin il parait. Parce que la poésie, c'est bien connu, est ce quelque chose qui ennuie, ne se lit qu’en vers, rimes, en travers et mélancolie. La poésie n’intéresse pas. Elle barbe par ces longues tirades qui semblent d’un autre siècle, d’une autre ère, nous rappellent ces longues récitations apprises par cœur, ressorties sans ardeur et ferveur, fadeur, langueur, le visage affrontant les vents contraires, les landes perdues, les récifs abimés.  

Et puis, on ne sait pas pourquoi, un jour arrive des mots qui viennent vous susurrer des sons, des joies, des larmes, des trois fois riens, des beaucoup c’est peu, des arrières vilains, des je t’aime je te veux.

Un jour la poésie s’empare de notre esprit, notre âme, nos phrases sans savoir que ce que nous lisons fait partie de cette matière tant décrier, sans savoir que les mots qui dansent devant nos yeux, sont notre quotidien, notre poésie. On ouvre les yeux, entend les mots coulés, ressent les parfums lus, goute jusqu’à la moelle, l’onctuosité des proses et textes, touche du bout du doigt la tournure de la phrase, le virage d’un point. La poésie vous a frappé de son temps, son ondée de petits moments, sa mélancolie, son ennui qui nous donne le droit de créer, rêver, regarder, savourer. La poésie et son vol. Un vol du temps.

Guillaume Siaudeau a commis 119 hold-up poétiques, un rapt volontaire de la poésie quotidienne, une saveur exquise et juste sublime.  

D’une plume alerte, mélancolique, souriante, nostalgique, riante, savoureuse, pétillante, dramatique, il a écrit un petit recueil où le mot par lui-même devient mélodieux, fin, un brin fou et chantant, une fuite en avant de nos esprits moroses et habitués aux clichés, à une certaine tempérance. Il a tricoté un canevas, un pull de ce qui est accessible, partout, dans tout, sur tout, pour tous, une prose à l’incroyable saveur, à l’onctuosité parfaite, une ode à l’ennui et aux rêves, à la vie dans ces moments de plus grandes solitudes comme ceux d’un profond amour. 

« Les larmes sont comme le linge sur le balcon d’en face 

Je ne sais pas si
c’est la meilleure façon
de sécher ses larmes
mais voilà
10 bonnes minutes
qu’elle a les yeux fixés
sur l’étendoir à linge » 

Il faut lire, ouvrir ce recueil, savourer cette invitation à entendre chaque mot comme une offrande, un cadeau. Enlever délicatement le ruban qui renferme la prose, le ver, la petite chose qui nous dit que la poésie est autour de nous, dans chaque détail, moment de vie. Elle nous entoure, nous cueille, nous parfume, nous égaie, rend triste, fait pleurer, rire, s’étonner, pleurer, mourir. Elle se chante, se cache, terre, heurte, aime, vole, s’écrie, se bricole, se peint, se hurle, se déclame, se pose. Elle n’est pas cette barbe blanche et lunettes d’écailles, pipe ou clope aux lèvres, cette image d’un écœurement des mots récités. Elle est aussi rire d’enfants, pleurs de nourrisson, cœurs gravés au couteau sur une souche déracinée, brûlure au 4ème degré. Elle est un temps, un lieu, une rencontre, un arrêt ou une continuité. Elle est un chat, un sourire, une photo, une tasse de café, un match, un clin d’œil, des cerfs-volants, des poings serrés au fond des poches, des cartes aux trésors, des aires d’autoroutes abandonnées, des rouges à lèvres assortis aux Dogs-Martens, un équilibre précaire, un fragile clin d’œil de la vie, des vagues à l’âme, des marées hautes, basses, des marchés du quotidien, des gestes tendres ou désorganisés, des falaises, des guerres, des victoires, des défaites.

« Laissons planer le doute 

Militons pour que
les paroles en l’air
deviennent
des cerfs-volants » 

La poésie est partout pour qui prend la peine et la saveur de s’y poser, de l’entendre nous raconter. Elle est une ration de joie et Guillaume Siaudeau est un maitre, en ce que la poésie peut être de plus naturel, simple, sain. Il est le roi de la presse des mots, de la typographie de la rime, de la police des caractères, de ce que la poésie entraine dans ces sillons. Il nous invite à nous resservir d’une phrase de rien, de tout, de beaucoup, de toute la tendresse, la délicatesse, la beauté des grands ennuis. C’est beau, chaud, doux. C’est comme un grand bol de vie, d’air, de cette goutte nécessaire de ce qu’est la poésie.  

La poésie c’est la vie. C’est apprendre à inaugurer les rimes comme on inaugure la vie, regarder avec délectation, étendre la main sur l’étendoir de nos années et laisser sécher le visage aux mots et proses déposées. (Et il arrive même que la poésie soit une tartine de pain beurré qu’on se ressert tellement la poésie lue est savourée.) 

« entretenir la flamme

Il y a un feu
de cheminée
dans ton cœur
Chaque jour tu sors
couper du bois. » 

A découvrir la méduse et le renard, petite boite à surprise que nous offre Guillaume Siaudeau dans les brumes d’une journée de rien, d’une journée de tout. (à ranger au rayon des essentiels juste à côté de Laetitia Cuvelier, Thomas Vinau et Loïc Demey)

« Au four et au moulin 

Encore
une belle journée
qui ne prend pas soin d’elle
trop occupée
avec nous »

  

Inauguration de l’ennui
Guillaume Siaudeau
Alma Editeur