assommonslespoetes_0

« – Devinez ce que fait Sophie ? Un métier pas comme les autres.
– Astronaute !
– Magicienne !
– Des ménages !
– …
– Qu’est-ce que vous apprenez par cœur à l’école ?

– Je sais !…. Elle est poésienne !

(Des amies et les enfants des amies…) » 

 

« Et à part écrire, vous faites quoi dans la vie ? » On le sait tous « les poètes, ça ne fiche pas grand-chose ». Ils vous racontent les heures qu’ils passent à tenter de trouver la rime, à ponctuer la bonne virgule qui accompagnerait la bourrasque de vent. Ils vous narrent qu’ils cherchent le mot juste, celui qui rentre pile poil dans le texte qu’ils écrivent au gré de leurs humeurs, de leurs ressentiments, de leurs vagabondages urbains, villageois. Un poète ça travaille dur, d’arrache-pied, d’arrache vers. La machine à cogiter en perpétuel mouvement.
A part cela, un poète ça ne fout rien. Ça passe sa vie à réclamer, déclamer, exprimer, s’épandre, copier, recopier, écrire, gommer, raturer, recommencer, se croire au-dessus de la mélasse des écrivains notoires. Un poète ça soupire, gribouille, jette du papier par terre, le ramasse pour en refaire une boulette, ça exulte sa rage, ça cueille et ouvre l’univers. Et le cas échéant, un poète ça poétise. Enfin je crois. En tout cas fait vibrer, ça enfle, ça renifle, ça sert à ouvrir la boite à esprit, ça entame d’un coup de canif nos habitudes, ça enfle dans les cœurs et tourbillonne dans les corps, ça sert à rien et ça sert à tout. Ça sert surtout à vivre et comprendre comment le monde vit, comment elle nous bouscule et nous rappelle l’essentiel : la vie.

« Parce qu’on aime la poésie. Parce qu’on voudrait qu’un large public lise de la poésie. Pour ce qu’elle apporte d’interrogations sur soi, sur le monde, sur l’autre, sur le langage. Parce qu’elle dérange, parce qu’elle bouscule, parce qu’elle fait mal, parce qu’elle fait du bien. Parce qu’elle rend le monde plus complexe que ce monde qu’on tente de nous vendre. Beaucoup de poètes se risquent à cela. A être souvent hors de soi. A s’arracher hors de soi… On ne joue pas de sa poésie. On la dit. On la vit. »

Sophie G Lucas est poète. Une poète de l’ordinaire, du quotidien, de ces à-côtés que l’on ne voit pas, ne cite pas, de ces minuscules grains de poussière qui enrayent les machines, emprisonnent les mots pour mieux les relevés, les télescoper, leur rendre leurs libertés. Sophie G Lucas est témoin de son temps, du temps qui passe, du temps qui ramasse, balaye, mord, égaie. Elle n’est pas là pour servir la soupe ou rendre le monde plus beau. Elle est là pour nous interroger, nous retrancher, être en marge, nous prouver que dans chaque être humain, il y a un chemin qui mène à la poésie, à s’ouvrir à la poésie, qu’elle soit de rimes, de vers, de haïkus, de proses ou de rien. Il y a ce « kekchose » qui agite, stimule, enroule, ouvre les verrous automatiques, défatigue les jours de grande lessive. 

La poésie pour Sophie G. Lucas, ça fait tenir, absorber les paysages, les arbres, les oiseaux, sentir les expériences nous érafler des barreaux entrouvertes, des portes déverrouillées, ça tapisse les murs d’une image de la journée. Une poète qu’on assassine comme on assassine ceux qui qui poncent, qui rognent les ateliers d’écritures, ceux sont inventif, créatif, généreux, ceux qui ne renoncent pas. Ceux qui sont des cailloux que l’on sème au gré de nos rages et libertés, de nos chemins, sentiers. Avec elle, on franchit des cols, des plateaux déserts comme des steppes, on entrevoit des villages, des routes étroites bordées de maisons anciennes. On se perd dans des lieux publics, des manifestations, des chapelles abandonnées, derrière de lourdes portes de centres pénitenciers. Elle trébuche, se fait mordre, entrevoit dans un filet les feuilles d’un carnet Moleskine signé Carver, Brautignan ou Bukowski. Elle repart vers le Sud après avoir conquis le Nord, l’Ouest, l’Est. « L’art est simplement la preuve d’une vie pleinement vécu. »
Parce que lorsqu’on est poète, on est « poète tout le temps. Je me sens poète tout le temps.» Même si le public ne répond pas présent, même si la poésie a cette image vieillotte, qu’elle désespère les jeunes, refroidit les plus vieux. La poésie n’est pas une performance, elle n’est pas là pour faire des claquettes, ajouter des paillettes. « Elle nous demande de parler de soi, de son écriture, de la poésie d’hier et d’aujourd’hui, d’ici et d’ailleurs, de l’avenir de la poésie, de si on pense que la poésie peut sauver le monde ». Alors oui pour sauver le monde, faire aimer la poésie Sophie G Lucas s’ouvre, s’offre, anime, interroge, dérange, bouscule, laisse le temps. Parce qu’elle la vit. « La poésie sortait de ma bouche, la poésie débordait de mes mains, la poésie m’avait prise pour maison ».  La poésie l’avait mise K.O.

Et pour cela il lui fallait tenir, tenir à la vie, à la pénibilité des jours sans, du quotidien qui demande du plein, du vrai, du bruit, du concret. Alors même si la générosité, la vie s’engouffre dans chaque parcelle, la/le poète d’aujourd’hui doit se battre pour résister.

Sophie G. Lucas a écrit un petit recueil à glisser dans sa poche, à sortir les jours de liesse et de gloire, les jours où l’on oublie de qu’est être poète, à quoi sert la poésie. Comme une nécessité à témoigner, nous rappeler le vital, l’essentiel, les jours de galère à devoir manger, les jours de bonus à pouvoir clamer. Parce que la poésie moderne, contemporaine, est une vivante invisible dans le paysage littéraire, parce qu’elle est partout mais personne ne la voit, parce qu’elle est une manière de vivre, d’être présent au monde, de trouver ou non sa place, de rentrer en résistance.
Et parce qu'avec Sophie G. Lucas, la poésie n'est pas un long fleuve tranquille. Elle interroge, regarde, témoigne de la vie, soulève les draps, rogne les coins, adoucit les obscurs, alerte notre quotidien. Elle est une poète mais une qui ne nous conte pas fleurette, une qui interpelle et assomme quand c'est nécéssaire  la poésie pour en faire une banderole, une universalité. Et c'est bon d'être révolté, émeutier, de monter des barricades de mots et de vie.

Il faut du temps pour assumer la poésie, il faut du temps pour s’assumer poète. Il faut du temps pour dire que l’on aime la poésie et qu’elle nous est nécessaire tout comme l’est le roman, le récit, l’ouvrage littéraire. L’Art.  

Assommons les poètes aurait dit Baudelaire. Assumons les poèmes nous dit Sophie G Lucas. Et c’est tant mieux qu’elle nous le rappelle. Ecrire, faire écrire ; éveiller, interroger, lire, résider, se déculpabiliser, ne plus se justifier. Etre poète. Et aimer le dire, aimer à en être généreux avec la vie.

 

A retrouver sur son site : Appartement 22
A lire la
Kronique d’Amandine
A découvrir Témoin et Moujik, moujik 

 

Assommons les poètes
Sophie G Lucas
Editions La Contre Allée