Le-sac-a-souvenirs

« Sarane, je le crains, il va falloir partir. Je crois qu’ils ne vont plus tarder. »

 

On ne sait pas trop où, on ne sait pas trop quand, mais dans la ville gronde le bruit des bottes et chaussures de ceux qui n’aime pas ceux qui ne sont pas comme eux, les étrangers, les inconnus. Le son monte, enfle, résonne. Vite il est temps de partir. Vite il est de s’enfuir. Les menaces d’expulsion ou d’arrestation se font entendre dans les cages d’escaliers, dans les allées, au-delà des sentiers et des montagnes franchies, au-delà des déserts et histoires traversés.

La maman de Sarane, jeune fille à l’écharpe jaune orange et aux dreadlocks de couleurs, se sent menacée. Elle ressent l’impossibilité de rester, le danger frapper à sa porte, le piège se refermer sur eux. Tout en essayant de rassurer Sarane, elle lui demande de se dépêcher, de revêtir ses vêtements et de s’apprêter à s’éloigner.
Mais Sarane ne peut partir sans remplir son sac à souvenirs, celui où il y a les cailloux du square, les petits pois du balcon qu’elle pourra arroser de nouveau plus tard, lorsqu’elles auront de nouveau trouvé un pied à terre.
Elle voudrait aussi pouvoir mettre dans sa besace, les affiches collées sur les murs et puis l’épicier du coin, celui qui parfume la rue de cumin, la boulangère et ses pains. Ne pas oublier les bruits aussi, parce que les bruits de la cour de récré, de la pluie dans la gouttière, du rire de Margot, ce sont des souvenirs. Et les souvenirs, ça aide à ne pas oublier, à voyager les yeux fermés. Et si on pouvait aussi mettre dans le sac, ses coquillages, le morceau d’un rideau, le chat noir, les marrons, le cahier de chansons, le chapeau de paille… 

« Oh Maman,  tout est bien ! C’est décidé : on reste ici. On ne peut pas partir. C’est bien trop lourd un sac à souvenirs. »

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Quand un petit livre rejoint la réalité de ses jours gris où le mot réfugié est si lourd à porter, où les avis d’expulsion ou de retour vers un pays fuit, se font menaces sur une famille, sur des enfants et leurs parents.
Avec poésie et délicatesse, une véritable tendresse et une générosité absolue, Martine Delerm nous dresse le portrait tout en pudeur d’une enfant qui ne veut pas partir, qui ne peut pas partir sans laisser tous ses souvenirs derrières. C’est attachant, terriblement, pudique et sensible. Et pour qui connait Martine Delerm, sa poésie narrative, et son illustration resplendit de ce sujet sensible.

On a juste qu’une seule envie une fois terminé ce petit livre, le rouvrir, le relire, l’offrir pour ne pas oublier ceux que l’on force à oublier, à partir sans un sac à souvenirs remplis d’amour et de liberté. 



Le sac à souvenirs
Martine Delerm
Bulles de savon

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