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« Les fantômes sont sans larmes. Certaines mères également. Si tu peux me photographier ? Allons bon ! Mais je te dois bien ça. Quoi qu’il en soit la pellicule ne m’imprimera certainement pas. La fixation de l’image – tu devrais le savoir – dépend de la vitesse à laquelle la vie s’est déchargée de nous qui est proportionnelle à la dose d’amour reçue tout au long de l’existence, qui est encore relative à la qualité humaine de la personne qui nous l’a prodiguée. » 

Un homme, à l’orée de la soixantaine, vient de  perdre sa mère, nonagénaire. Une fin de vie somme toute banale, mais le banal n’existe pas dans la mort et son cortège de souvenirs. La mort est, et reste une épreuve, l’épreuve ultime de la séparation, de la disparition, du deuil à faire.  

« Je t’ai adorée en dépit de toi, en dépit de tout, envers et contre toi. Il n’y avait plus grand monde, sinon toi. En vérité il n’y avait plus personne ce jour-là, à part toi qui n’étais plus là. » 

Dans ce passé qui revient à la surface, notre homme assiste aux derniers passages de la vie de sa mère, de l’héritage qui s’enfuit dans les mains calleuses des déménageurs. Comme des poupées gigognes, il ouvre un à un les tiroirs de sa mémoire, les parcelles du réceptacle familial, telle cette chaise haute dans laquelle se sont assises des générations d’enfants, et qui part directement aux encombrants, le buffet lourd où trônent encore les bibelots, d’objets aussi bien cassants que précieux, désuets semble résister.

 « Pensais tu sérieusement que nous pourrions mettre aux ordures, aux encombrants, ce dont ta vie durant, tu n’avais pas voulu te séparer. »

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Chaque pièce est ainsi méticuleusement nettoyée, étudiée. Chaque objet rejoint un album photo, son utilité première et le souvenir lié : les lits pliants ou en kit, lieu des cauchemars émiettés, la boite d’allumettes posée à côté de l’allume-gaz, la tomate-minuteur qui égrenait un compte à rebours imaginaire, l'unique brose à dent, l’armoire et les robes "carnaval" ?
Et puis il y a ce lieu, celui qui rassemble les silences, les pensées. Un lieu intime qui sent encore son parfum, sa transpiration, le désordre de ces secrets, l’odeur entêtant de ses cigarettes. « C’est dans le plus grand désordre que se logent les secrets. ». C’est dans cette pièce que repose la Bernina, cette machine à coudre lourde, obsolète, vestige ultime des souvenirs de l’enfance, « La poésie de ton désordre fertile. » 

« Je pousse la porte de la salle de couture, un réduit à peine plus vaste que la table que j’occupe. La chaise a été soigneusement rangée, peut-être de ton fait. Je la tire doucement, à deux mains comme s’il importait que l’assise reste horizontale, et je m’assieds à l’endroit de ton ombre. Il y a tout à regarder ici, il y aurait tout à emporter. Je prendrai avec moi la lourde Bernina. Cette machine à coudre, c’est moi sur tes genoux. Un carton fera l’affaire. Ce sac à mon épaule. Deux réceptacles aux saillies de ta vie. » 

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Que reste-t-il des souvenirs lorsque ceux-ci sont sur le point de partir, des choses de l’enfance, des gestes et des paroles, des remarques entendues, perçues, des émotions et sentiments ressentis ? Que reste-t-il de ces êtres qui une fois partis, nous lèguent la mission de vider les lieux, de trouver un endroit où ils résideront eux aussi en paix ? Que faire de ces objets qui nous rappellent tant de moments, instants partagés, vus, sentis, entendus, ressentis ?

« Dans les brocantes, les collectionneurs passent leur vie à chercher celles des autres. »

La collection collatérale du Bec en l’air est une maison d’édition désireuse de rechercher une autre dimension mêlant littérature et photographique contemporaine. Ainsi le texte devient image comme l’image est texte, apporte la matière à l’histoire, revêt la même importance que les mots écrits. Ce qui compte avant tout est le rapport qui unit les deux arts, le point qui donnera la matière à réaliser un dialogue, une rencontre entre un écrivain et un photographe. 

Ainsi dans Le simulacre du printemps, Ingrid Thobois imagine une histoire à partir de vingt quatre photos réalisées par Frédéric Lecloux, livrant l’intimité d’une partie de son enfance, un lieu qui a vu habiter son grand-père, où vit encore sa grand-mère. Celui-ci a voulu retenir les derniers moments, ces derniers objets qui recèlent les instants vécus, les derniers vestiges.
En recevant ces photos, Ingrid Thobois y a vu un fil rouge, la matière, les émotions qui ressurgissent, la mélancolie de ce qui ne s’est jamais raconté et ne se racontera jamais.
Une histoire au service des images, des chuchotements fébriles qui s’écrivent, comme un paysage que l’on regarde pour s’en imprégner, des portes qu’on ouvre puis qu’on referme permettant de conserver ces clichés.
 

Et c’est cette mise en abyme, ce jeu de miroir qui fait cette alchimie, la rencontre entre la poésie photographiée et celle écrite. Une phase intime qui nous plonge dans ces tiroirs que nous apprenons à dépoussiérer, dans ces sacs que nous allégeons au fur et à mesure des jours et années passés. Cette résilience, ce lent travail du deuil qui nous pousse à conserver quelques objets et à nous débarrasser d’autres, à faire du vide et reposer les clés du passé. 

Un très beau texte, émouvant et poétique au service de photos où l’angle choisi, l’objet mis en image devient une histoire à inventer, écrire.

 

A découvrir les sites de Frédéric Lecloux et Ingrid Thobois, d’autres ouvrages parus dans cette même collection : De qui aurais je crainte ? (Alice Zeniter et Raphaël Neal), Ma mère ne m’a jamais donné la main (Thierry Magnier et Francis Jolly), Vous toucher ( Claude Breton et Catherine Izzo), Les garçons perdus (Arnaud Cathrine et Eric Caravaca), Les inconfiants (Tatania Arfel et Julien Cordier), L’heure blanche (Anne Collongues et Olivier Rolin) 

 

Le simulacre du printemps
Ingrid Thobois et Frédéric Lecloux
Collection Collatéral
Le bec en l’air

 

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