Se rendormir. Tâche impossible. Le corps cherche une position agréable, ne la trouve pas. L’esprit en profite pour se sauver. Il part loin de la chambre et de la chaleur du lit, s’évade dans la nuit, reprend le fil de la journée, y fait des accrocs. C’est insupportable. Comme le déclenchement d’un signal intérieur auquel je ne peux rien changer. Toujours quelque chose m’échappe. Je finis par me lever. 

Au gré des nuits, la fatigue m’attendrit. Une part de moi cède. Comme lorsque les parents, las des assauts répétés de leur enfant, capitulent devant sa demande. Je plie, ploie, consens. A ce retour vers les mots, comme s’ils ne pouvaient pas trouver une autre heure pour s’échapper. Comme si le jour n’était pas propice à leur jaillissement.  

Et c’est peut-être de cela qu’il s’agit : trouver ce moment en soi où il est possible d’emprunter le chemin que la journée et sa normalité apparente rendent invisible. Ainsi, au milieu de la nuit, la pierre roule, les branches s’écartent et au bout du sentier, une lueur se met à osciller, comme une lampe dans le vent.  

J’ai vu hier, dans le bois qui cerne mon domaine provisoire, un arbre qui avait perdu son écorce. Toute son écorce. Elle s’était détachée du tronc, comme une mue. L’arbre était là, droit encore, ses fibres ligneuses exposées au soleil et aux intempéries, son bois grisé par le contact avec l’air. Je me suis demandé s’il pouvait survivre dans ces conditions, ou bien se refaire une peau. J’ai regardé plus haut. Ses branches étaient pleines de bourgeons. J’ai senti une proximité entre lui et moi. Moi aussi, exposée, vulnérable, mon écorce réduite en charpie, et pourtant moins fragile que lorsque je la portais comme une carapace. Le tronc était marqué de longues striures verticales. Il était lisse et doux. Je sais pourquoi j’aime autant les arbres. Ils ressemblent à notre être profond. Pas celui qu’on présente à la galerie, mais l’autre. Dur et tendre à la fois, les pieds dans la boue et la tête dans les nuages.  

La nuit se creuse et je ne sais pas si je retrouverai le sommeil avant le petit matin. Je ne sais même pas si en écrivant ces mots, j’ai trouvé un chemin. J’en suis à ce point où la fatigue donne le vertige. Je ne suis plus en état de vouloir, ni même de savoir. J’ai juste envie de céder. De laisser ce que je ne peux pas nommer m’envahir, faire sombrer mon corps alourdi. Pourtant, je résiste pour sentir le fil osciller sous mes pas chancelants. J’avance. Un mot, puis un autre. Je ne sais plus ce que j’écris. C’est une ivresse. Celle qui précède l’oubli. Ou l’abandon.  

Et j’aimerais tant m’abandonner. 

 

Ce texte est le fruit d’un jeu de ping-pong créatif, entre Gwenaëlle Péron et moi-même. Elle écrit un texte, je lui réponds en photo. Je lui envoie une photo, elle me répond par un texte. Et nous publions ensemble le fruit de notre échange. Voilà l’idée de départ. Après tout est possible…

 

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