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«  – Vous vous êtes donc fait voleur. Pendant trois ans, vous avez écumé la France avec votre bande. Avec votre compagne illégitime, et même avec votre mère, qui se retrouvent accusées comme vous, ici, aujourd’hui ! Vous avez commis plus de 150 cambriolages !
– Je préfère le terme de reprise individuelle.
– Vous jouez sur les mots.
– Pas du tout. Je ne volais que les parasites et je ne volais pas pour mon propre compte. Mon but n’était pas de devenir moi-même un parasite.
– Mais au bout du compte, vous voliez.
– Je voyais plutôt cela comme une entreprise de démolition. La démolition de cette société basée sur le vol et le mensonge qui engraisse les parasites comme les curés et les juges, et suce le sang des travailleurs. »

Palais de justice, Amiens, le 08 mars 1905. Y est jugé Alexandre Marius Jacob. Voleur, cambrioleur, détrousseur de portefeuilles bien garnis et de grands chemins, feu pirate des mers, agitateur poussant à la révolte et futur bagnard. Né vingt six ans plus tôt à Marseille, ancien marin ayant déserté à l’âge de 16 ans, les ponts et autres bateaux pour gagner sa vie et s’engager dans une lutte anarchiste auprès de groupes crépusculaires et révolutionnaires contraire à la IIIème République.
Alexandre Jacob enfant d’Elisée Reclus,  Jules Verne, Kropotkine, enfant de commerçants honnêtes, amoureux  fou d’une prostituée par nécessité de vivre, de ne pas finir à la rue. Alexandre Jacob, révolté contre un monde qu’il ne comprend plus, en colère contre la prédation des plus riches sur les plus pauvres, contre ce système qui ne répartit, ne partage pas les richesses, en lutte contre ceux qui au détour de titres capitalistes en profitent pour détrousser le peuple.
Alexandre Marius  Jacob, voleur, cambrioleur au grand cœur qui finira au bagne à Cayenne, un bagne où il passera quasi 20 années de sa vie là où d’autres mourraient au bout de 6 mois.
Alexandre Jacob, envers et contre tous : contre l’Etat, la République, le Clergé, l’Eglise, l’Armée, les fascistes de tous bords, les profiteurs de toutes sortes. Alexandre Jacob, un homme débordant de fierté, de volonté. Un homme déterminé, courageux, enragé au cœur généreux et humain. Trop humain vis-à-vis de la justice, de l’Etat et de l’Eglise. Trop humain selon la République. Trop humain selon le droit et l’inhumanité des hommes de pouvoir, aux pouvoirs. Alexandre Marius Jacob, bandit exceptionnellement dangereux. 

« Vous savez qui je suis : un révolté vivant du produit de ses cambriolages. La société ne m’a accordé que trois moyens d’existence, le travail, la mendicité et le vol.
Le travail, loin de me répugner, me plait. Ce qui me répugne c’est de suer sang et eau pour l’aumône d’un salaire. La mendicité, c’est l’avilissement, la négation de toute dignité. Tout homme a droit au banquet de la vie. » 

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Un destin hors du commun, la tête pensante d’un gang de cambrioleurs surnommé « les travailleurs de la nuit », une biographie d’un des plus grands anarchistes passés à la trappe, un libertaire désirant au plus profond de lui l’abolition des privilèges, l’exploitation de l’homme par l’homme, l’esclavage moderne du monde du travail et la redistribution du capital, un homme qui a réellement existé au sus et à la vue de la République. 

Sous forme de 5 chapitres rebondissants et rocambolesques, on entre dans la vie de cet Arsène Lupin au regard ténébreux et la moustache florissante. Une vie faite de vols, de rencontres ténébreuses et fortifiantes, de moult aventures aux 4 coins du globe, de Londres à Sydney, de Bordeaux à Paris, entre des enseignements profonds sur une réforme et des débats de société et des révoltes, mutineries contre un capitalisme sauvage.

Mais peut-on tuer au nom de la liberté, au nom d’une humanité qui ne tourne plus rond ? Tel est le propos de Matz qui nous embarque dans cette histoire qui n’a peut-être jamais aussi bien retenti qu’à l’heure actuelle. Le combat d’un homme contre la société, une société redistribuant au capital la sueur de ceux qui l’engraisse.
Le graphisme de Chemineau est saisissant, nous plongeant dans un univers réaliste, aventureux où les décors de rues côtoient ceux des grandes étendues, d’un bagne où le soleil et la chaleur étouffe, de nuits parisiennes où les toits des immeubles deviennent des terrains de jeux. Un décor varié, riche de rebondissements donnant une ambiance digne des meilleurs récits de Maurice Leblanc. 

Une très belle surprise pour cette bande dessinée sortie en 2016 mais qui ne cesse de nous rappeler le monde,  l’humanité et les valeurs des hommes, la liberté des âmes et des esprits. 

« Jules Verne n’avait pas tout dit sur la vie des mousses à bord. Il avait laissé certains aspects de côté, ou bien il ne les connaissait pas… Pas un instant de repos, du travail de l’aube à la nuit des temps. Sans parler du mal de mer… Oui vraiment, Jules Verne, Elisée Reclus et les autres, je les retiens. J’ai vu bon nombre de ports… Oran, Dakar, Conakry, Monrovia, Accra, Cotonou. A chaque fois, le même spectacle, la même chaleur, la même misère, la même crasse, les mêmes pauvres diables, gagnant des clopinettes, maltraités, battus, insultés.» 

« J’ai vu le monde et il n’était pas beau »

 

A lire chez Noukette, Jérôme, Mo, Mylène, Stéphie…  Les Bulles de la semaine sont à retrouver chez Moka.

 

Le travailleur de la nuit
Matz et Chemineau
Rue de Sèvres

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