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« A contre-jour, la bâtisse a plutôt l’allure d’un château médiéval, mais, avec sa façade toute couturée c’est bien autre chose. Une termitière, une tanière, un bunker. Cela dépend de l’ngle sous laquelle la maison apparait au promeneur. S’il l’aborde de front ou de côté. De la course du soleil. Des saisons et de la vitesse des nuages. Cela dépendra aussi de sa sensibilité, cartésien, esthète, pragmatique ou bien poète ? » 

Elle s’appelait Jeanne. Jeanne Devidal. Mais tout le monde dans le village la surnommait la folle, la zinzin, la timbrée de Saint-Lunaire, comme si le fait d’habiter une maison tarabiscotée, une maison qui ne ressemble à rien, faite d’objets ramassés sur la plage de cette commune de Bretagne du Nord, la définissait comme aliénée.
Mais qui est Jeanne ? Que sait-on d’elle à part le fait que les chats peuplent son jardin, semblent être les seuls compagnons qui peuplent sa vie ? Que sait-on de celle qui bâtit de ses mains abimées par le ciment, une maison débordant sur la rue, s’implantant sur le trottoir, abritant dans son salon, un tilleul ? Que sait-on de ses nuits, de ses cris qu’elle jette comme on jette à la fosse commune les morts sans nom, les inconnus, les invisibles ? Qui est celle qui hurle dans la tempête, dans le creux des ténèbres, qui se protège et construit des murs avec ce qu’elle ramasse, glane sur la plage, les chemins ? Qui est cette femme qui se cache dans cette forteresse, une verrue que les villageois voudraient voir disparaitre alors que d’autres, touristes, journalistes, affluent du monde entier pour contempler ce qu’ils appellent une bâtisse digne du Facteur Cheval, de l’art naïf ? « Parce que ta vie fut un naufrage. Et ta maison une île au cœur de la tourmente. » 

Construit comme un plan architectural, une bâtisse qu’on chercherait à redonner un souffle, on entre dans cette histoire par les fondations, le bâtit de l’histoire de Jeanne, cette guerre qui n’a jamais vraiment fini, qui a peuplé et peuple encore sa tête, ces obus tombant d’un ciel rouge et noir, d’un ciel au gout de cendre et de morts. On entre dans par les portes de l’enfer, du tonnerre brestois, de ces jours où la mort l’a côtoyée, prise dans ces bras, fait rencontrer la bête fauve, celle qui  ne la quittera pas, sera toujours là pour lui rappeler le tonnerre, le Ciel, ceux qui peuplent sa mémoire.  

L’écriture nous happe, avide de se frotter à la folie, à se soûler aux paroles incompréhensibles de Jeanne, à cette bâtisse de guingois.  On l’accompagne dans ses ténèbres, on entre dans son bunker, à l’affut des moindres choses qui nous permettrait de consolider la bicoque « l’océan est un panier garni », « les matériaux de ta maison en kit ». Courbée, pliée, luttant contre vents et marées, résistant, on fait corps avec elle, avec sa brouette trouée, son âge avancé, sourd aux bruits et ragots avoisinants. L'écriture s’amplifie, puis fait silence, confidence lorsque la guerre se raconte, lorsque Hiroshima et Brest sont des enfers similaires. La tendresse se pose, la compassion, le recueillement aux invisibles prennent forme, cœurs, ne sont plus une lutte. Douceur dramatique des souvenirs mortels. Cette partie est d’une bouleversante finesse, grâce, une saveur au gout mortifère mais qui laisse place à la clémence, comme une forme de patience et de calme jonglant avec la mémoire terrorisée. 

Il y a un grande force à lire « La femme murée », une explosion, une fièvre qui nous prend et ne nous lâche pas. Par bourrasque, comme sous une tempête, un enfer, Fabienne Juhel nous embarque auprès de cette femme, de Jeanne auquel on s’attache, avec laquelle on se met à bâtir notre forteresse, notre maison faite de bric et de bois, de broc et de cailloux. L’écriture est concise, rapide,emporte. On lutte contre les tourments, ce Ciel qui nous tombe sur la tête, le déchainement des éléments, contre la bête, ces souvenirs électriques, que nous n’osons nommer de peur de les faire revenir. Puis d’un seul coup, au détour d’une rencontre, elle se fait douce, tendre, comme complice d’un souvenir brûlant, d’un moment où la peine se pose, où les cicatrices se partagent.
Fabienne Juhel a cette façon de concevoir des portraits, des personnages hors normes, de s’attacher à eux et de nous donner leur force, leur puissance, leur volonté, leur poésie, leur noblesse. On est happé, harponné, prit dans la passion de l’écriture et de l’histoire de cette femme qui a bel et bien existé. Un déraisonnement comme un souffle nécessaire, comme une folie poétique qui nous donne à vivre, à souffler, à ne pas se résigner, à croire que malgré les funestes tours que nous joue la vie, les tonnerres, les étoiles, les hirondelles restent pour nous éclairer, nous parler, nous souvenir de ceux que nous avons croisé. Une résistante.

« Tous les matins, c’est la même surprise. Se réveiller un jour neuf, sentir le sang affluer dans ses veines, faire craquer ses articulations, expérimenter le monde en sourdine, l’écouter frapper à la porte, démêler ensuite la lumière de l’ombre, reconnaître un à un les objets familiers, les incrustations d’objets dans le mortier, les fresques, le visage des siens en ronde-bosse, les lignes d’écritures sur le ciment ; deviner, derrière le volet, le frémissement des choses, la poussière bleu en suspension dans la lumière, l’œuf dont la coquille se lézarde sous le bec du poussin qui cherche à naître au monde.
Le miracle de la vie. Juste encore un peu engluée dans les cendres de la nuit et la rosée. »

  

La femme murée
Fabienne Juhel
Collection La Brune
Le Rouergue