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« Personne ne sait précisément à quel moment tout a commencé.
La plus grande erreur a été de ne pas accorder d’importance à la croissance démesurée des entreprises dès la fin du XXème siècle. Quand elles semblaient ne plus pouvoir se développer, elles fusionnaient, donnant naissance à d’immenses sociétés qui fusionnaient entre elles à leur tour. Mais personne n’a pu voir où nous conduirait cette tendance  si elle se poursuivait ainsi. »

 

2051. La Compagnie, regroupement de la fusion de la General Things Corporation et la Global Business & Cia, dirige le monde. Employant tous les salariés et travailleurs actifs, elle assume les fonctions régaliennes de l’Etat et la présidence de la planète. Ainsi est nommé le 1er ministre, Président de La Compagnie, en charge de créer une nouvelle constitution qui défendrait et assurerait les missions révolues pour l’ensemble de l’humanité, un système basé sur le social-capitalisme, se rapprochant de la vision populaire du communisme alliant le droit fondamental de la propriété pour tous et par tous, à la vision capitalisme du droit privé et de son mode de fonctionnement basé sur l’actionnariat. Une nouvelle constitution pour un nouveau gouvernement. Egalité, fraternité, liberté, juste répartition des biens sous condition d’en posséder, marketing inclus afin de faire croire à la justesse des propos et des privilèges populaires.
Salarié de la Compagnie, seul entreprise au monde puisqu’unifier aux autres, un citoyen va commencer à s’intéresser à l’histoire de ce gouvernement et parti politique financier. Inspecteur des fraudes, dégouté par les méthodes disproportionnées et injustes de répartition, il enquête minutieusement sur les tenants et aboutissements d’un tel monopole d’état dans l’espoir d’être édité et de montrer le revers de la médaille à cette forme de gouvernance qu’est la ploutocratie,  groupe de citoyens aisés qui exercent leur influence dans le gouvernement de l’Etat.


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Il n’est guère aisé de parler de ce roman graphique qui interroge énormément sur l’état actuel de nos gouvernances, du rôle croissant du modèle financier dans l’économie et la politique. Guère aisé car que penser de ce modèle quand tout semble concourir vers ce paradoxe, de la répartition de la richesse et l’accroissement de la pauvreté, l’idéologie d’une autre forme de société, l’utopie d’un monde égalitaire, fraternel et libre.  

On entre par le biais d’une enquête de terrain qui va démêler un par un les fils de ce monopole gouvernemental basé sur la richesse pour ceux qui la possède déjà. Il faut s’accrocher pour suivre les rebondissements et les dédales politiques, sociaux, économiques. Rien n’est facile d’accès, tout semble verrouillé. On avance pas à pas, rien n’est acquis et la moindre supposition doit s’étoffer pour pouvoir accéder à une piste supplémentaire. Ainsi les autres partis politiques sont sous la coupe de la Compagnie qui les finance, la Résistance ne peut survivre que grâce à l’argent perçu du gouvernement. Tout est lié au monopole d’Etat et pour subvenir aux besoins primaires ou simplement à un service médical, éducatif, public, le peuple doit faire tourner une roue dite de la « fortune » qui lui attribuera le droit de posséder des actions cotées en bourses sous contrôle de la Compagnie.

J'ai lu cette bande dessinée sur la pointe des pieds, le monde politique étant pour moi une obscure machine de guerre et c’est d’ailleurs ainsi que nous la présente Abraham Martinez. Et pourtant on s’accroche à son personnage, à cette enquête qui nous montre les rouages d’un modèle politique qui pourrait très bien arriver aux vues des divers gouvernements et types de gouvernances actuelles. Rien ne nous est épargné.
Le graphisme peut rebuter dans un premier abord. Des aplats, aucun relief, aucune aspérité, un monde lisse. Seuls les visages expriment la réalité de ce monde : des hommes ridés, boursouflés, luttant pour gouverner le plus longtemps possible, l’exhibition d’un monde basé sur les richesses et l’élévation de monuments, de buildings ou encore de statues d’un monde soviétique sorti des oubliettes. Les couleurs n’ont rien pour attirer, aucune lumière, aucun moment où la respiration puisse se faire, retrouver un chemin, une oxygénation. Tel ce modèle économique, on est la tête enfoncé dans ce monde et on n’en ressort pas. 

Et pourtant malgré ce graphisme sombre, malgré ce scénario qui ne laisse présager rien de bon, on avance, on enquête nous aussi sur ce monde qui semble frapper à notre porte. Et on se met à réfléchir, à comprendre les mécanismes du monde financier, et politique actuel, les conquêtes qui se jouent à coups d’actions cotées en bourse, de privatisations de domaines publics, de dérèglements économiques vis-à-vis des plus puissants. Cela fait froid dans le dos et on redoute que cette utopie d’un monopole global basé sur les richesses puisse un jour gouverner.
 

A lire pour se faire son idée et comprendre l’utilité d’un bulletin de vote, de nos droits, acquis et nos devoirs en tant que citoyens et membres d’une planète que l’on appelle la Terre. 2051 n’est qu’après tout, que dans une trentaine d’années, demain à hauteur de l’humanité. Fiction ou réalité ? 

Les bulles de la semaine sont à retrouver chez Stéphanie.

 

Ploutocratie, chronique d'un monopole global
Abraham Martinez
Bang

 

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