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« Elle déballe agenouillée ses affaires tandis que les gens se dirigent vers on ne sait où d’un pas qui semble fuir quelque chose qui les talonne. On ne lui prête pas attention.
Elle préférerait perdre sa carte d’identité, ses clés, son passeport, sa carte de crédit, tout ce qui se copie l’identique en quelques formalités pénibles, plutôt que ça. L’inventaire est presque terminé, tout est étalé par terre, mouillé – tant pis – elle retourne la besace vide : barrettes, médicaments, poussières et stylos en tombent, c’est tout, le sac est vide. Quelque chose se fige en elle, elle n’a qu’un gant. » 

Une femme, au détour d’un boulevard parisien, s’aperçoit qu’elle a égaré un gant, celui de la main gauche. Un gant en cuir usagé, rapiécé entre deux doigts. Elle a beau fouillé son sac avec de gestes rapides puis plus méticuleux, renverser le cabas, faire l’inventaire des objets comme on fait l’inventaire de ce qui nous parait utile, elle a beau en retirer un porte-monnaie, un téléphone, un portefeuille, des tickets de caisse, mouchoirs, carnets, tube de rouge à lèvres, « elle ne sent pas son deuxième gant ». Rien. Pas la moindre pièce d’habillement recouvrant la main et les doigts, pas la moindre peau de cuir.
Seule sous la pluie et sa bruine, son crachin nostalgique, mélancolique, elle retrace son parcours, revient sur les lieux qu’elle a parcourus durant ce laps de temps où les gestes deviennent mécaniques, machinaux, habituels, comme on revient sur l’existence de ce gant, cette seconde peau, les souvenirs liés à celui qui le lui avait offert. Sans trop s’éloigner de la station de métro, puis empruntant les boulevards et quais de la Seine, retrouvant le parfum de cet homme, la saveur de leur étreinte, la jouissance des bonheurs interdits, la crainte et peurs d’une possible liberté, elle parcourt les rues de Paris.

« On voit souvent par terre des gants orphelins : un gant n’est pas un bijou dont on suppose la valeur, si ce n’est marchande alors sentimentale. Et justement j’aimais ça : que personne ne puisse se douter de mon émotion, jusqu’au frisson parfois, de la lascivité de ce geste simple, glisser mes mains dans la chaleur tendre des gants, pareille à celle de la peau sous les vêtements. L’indécence qu’il y avait certains jours à les enfiler, quand ils faisaient ressurgir la sensation de te tes mains sur moi et tout le reste ensuite, qui me fermait les yeux un instant. Personne ne pouvait l’imaginer. » 

 

Qu’il est bon de retrouver la plume d’Anne Collongues, découverte lors de la deuxième édition des 68 premières fois, qui était une grande première pour nous aussi. Qu’il est bon de retrouver une telle écriture toute en douceur, poésie. Un long travelling de la mémoire, une mise en place de chaque pièce d’un puzzle, de parcelles de vie, d’un bonheur fugace, une errance nécessaire, un cheminement intime.
Et il est beau ce roman. Il est à la fois ce quelque chose d’émouvant qui surgit au coin d’une rue, d’un boulevard, un souvenir fugace et essentiel, lointain et pourtant si présent, quasi actuel, le télescopage des émotions, des sentiments et ressentiments. Il est d’une poésie de la pensée, des résolutions prises et celles regrettées, des endroits transités et des grandes foules où se niche l’ultra moderne solitude. Un pouvoir de subjection dans lequel on plonge avec langueur et délectation.

« Cette ville nous presse et on se pousse, quelques minutes de gagnées sur quoi, à baisser la tête ainsi, à foncer vers la suite, sans faire attention à rien. » 

Il est prodigieux de voir combien l’écriture d’Anne Collongues a gagné aussi en maturité. Là où dans son premier roman, certains passages me faisaient penser à une étude sociologique, un champ du regard (que j’ai compris par la suite en apprenant la deuxième vie d’Anne : photographe), « le gant » est dans l’élégance du mot, de la phrase. On y sent l’étouffement des lieux étriqués où sévit la promiscuité, le mouvement saccadé et mélancolique d’une foule qui ne semble plus vivre et la beauté des souvenirs, la langeur du temps, le désir. La poésie se dégage, se ressent, nous emportant dans une tendresse infinie. Le silence du lieu intervient soudainement, comme un nouvel éclairage qui se joue entre l’histoire et l’affect.  

A souligner les magnifiques encres, lavis, réalisées par Patrick Devreux (qui a travaillé notamment avec Nicole Malinconi) qui accompagnent de manière troublante et sensuelle l’histoire. Une très belle approche de deux arts. 

Une très très belle découverte encore une fois qui me fait dire qu’Anne Collongues prend vraiment un beau chemin littéraire et photographique. (à découvrir son regard dans L’heure blanche, Editions Le Bec en L’Air)

 

A noter le nombre de phrases qui ont ricoché dans mon carnet. 

 - « Le corps fait ce qu’il sait, un pas devant l’autre machinalement. Elle aimerait que la ville se déplie à l’infini sans intersection, sans arrêt, sans choix, seulement le goudron continu. »
- «  On est toujours fasciné par ce qui nous manque. »
- « J’aime penser aux livres que nous aurions visité ensemble, chacun avec nos yeux. J’ai gardé quelques uns de tes bouquins. Les pages cornées m’indiquaient où te rejoindre, je cherche quelle phrase parmi toutes a arrêté ton attention, et quand je l’ai trouvée – du moins je le pense -, je la relis plusieurs fois comme un mantra, j’ai presque l’impression de te toucher. » 

(Et comment ne pas souligner la qualité de l’édition et impression… : grammage du papier, choix et soin apporté, texture, délicatesse du toucher…  J’avoue qu’encore une fois, les éditions Esperluète ont participé à la saveur de l’histoire)

 

Le gant
Anne Collongues
Esperluète Editions