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« T’offrir une feuille encore verte, te donner un caillou parce qu’il est blanc, parce qu’il est rond, te montrer un homme qui passe avec sa marchandise, ou les mains vides, faire que le jardin soit l’endroit où tu aimes aller.
Que montrer d’un silence ?
Ses peuplades dans le réel ? »
[…]
« T’écrire c’est construire la petite hutte de Nicolette, fleurie dedans et dehors.
Qu’il y ait juste assez de place pour deux amants.
Où filtre un rayon de lune. »

 

Ouvrir un livre d’un auteur, poète que l’on admire. Ne pas trop savoir où il va m’emmener dans ces « Lettres à la bien aimée »de Thierry Metz. Juste comprendre encore une fois que le poète manque. Il manque un simple maçon, un simple poseur de pierre, dans la sophistication du moi actuel. Il manque juste celui qui n’a plus ce lien qui le relie, n’a plus qu’un grenier de chagrin à offrir à celle qu’il aime, n’a plus que le souvenir d’un enfant qui n’est plus mais qui demeure, un cahier qui retrace les mots, les absences, les doutes, les couleurs de la vie. 

« Où je suis il n’est pas facile de t’écrire, d’entrer avec toi dans le cahier, pour le refermer, pour y être seul, avec toi. Ne serait-ce qu’un instant. […] Le mieux peut-être est de rester là où nous sommes – et resterons – inconnus. Comme ceux qui n’attendent rien sous un platane.
Ta lettre est ici où je n’entends plus que des mots ; où je n’ai que ce sel. » 

Durant neuf mois, Thierry Metz fait un stage de maçonnerie à Périgueux. Entre les journées à l’atelier, le soir dans la chambre de cinq lits ou plus, les salles et couloirs où il demeure seul, en retrait de la vie collective, il écrit des lettres, des courts passages à sa bien-aimée. Des lettres comme des bouts de ficelles, des lacets qui unissent deux membres loin l’un de l’autre.
Une écriture qui retrace l’instant fugace de la pensée, l’absence, la solitude, l’amour, l’éloignement, la beauté, le repli loin de ce monde qui bouscule, le laisse sans énergie ni envie, loin de ce monde où les personnalités fortes cognent et les fragiles se replient.  

« J’ai reçu ta lettre.
Ton écriture de gauchère. Rapide et tordue. Tu me demandes si ça va.
Te répondre est facile, j’aperçois toujours les mêmes prédateurs, les mêmes gens. Qui se dévorent les uns les autres. Dans la vase. » 

Etre un mot dans une chambre, entendre la force de la blancheur de la page, le dallage au sol, le toucher de la table en bois. Etre un mot, une lettre, un passage, être maçon de l’encre et s’alléger dans le liant de l’écriture.
L’humilité. 

« Là. Précis comme l’allège d’un mur. Mais toujours dans la chambre où chaque soir je t’allume un petit cahier avec des yeux de merle.
J’entre ainsi. Où tu es. Avec mon métier, un peu d’argent, un crayon. […]
Seul contre son âme un homme ne pèse pas lourd. » 

Lire Thierry Metz c’est entendre la part intime qui réside en lui, en nous. C’est poursuivre le fil de la vie, le souffle d’un instant, se perdre dans l’infinie moment d’un recueillement personnel, retrouver ce qui fait son cadre, son environnement, sa force intérieure. C’est poursuivre l’équilibre précaire de la vie, qu’importe ses failles et ses incertitudes. Retrouver le fil de plomb donnant la verticalité. C’est ouvrir, fermer, rouvrir, refermer, s’ouvrir…  

« (Ouvrir la main. Veiller à ce qu’il ne manque rien. Ni en toi ni dans l’arbre.) » 

« Si tu le veux, nous habiterons ce petit livre (qui se voulait une lettre) avec des crayons de couleur et du papier à dessin, avec des journées de pluie et de soleil passant le pli d'une main à l'autre, jusqu'à le faire parvenir au sourcier ou à l'idiot, à celui dont tout le monde se moque. Mais qui vit, lui, dans une maison contraire, peinte et repeinte à la chaux. Où la mort peut entrer et sortir comme elle veut, avec qui elle veut. » 

 

Lettres à la bien- aimée
Thierry Metz
L’Arpenteur
Gallimard