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« J’ai fait d’eux une famille idéale dans laquelle je pouvais me lover, je les voyais comme ils aiment se présenter, ou comme j’avais envie qu’ils soient, une famille très française qui malgré moi m’ensorcelait. »

Les romans parlant de l'amitié ne sont jamais une source facile à écrire. Trop de pathos, d'amour ou de rejet, de résilience à rechercher. Et pourtant avec Maëlle Guillaud il y a encore une autre source, un autre domaine à lire.

Tout commence un premier jour de classe où Charlotte, jeune adolescente, voit arriver celle qui deviendra sa meilleure amie, celle qui la frappe par ses manières, son langage, sa facilité à revêtir les habits de l’adolescence, sa silhouette élancée, longiligne, parfaite : la blonde et angélique Jane. Jane Duchesnais. Le nom d’une  famille où la mère est l’élégance incarnée, jouant avec les plis des foulards et le collier à perles qu’elle porte autour du cou, où le père est celui qui impressionne par son aisance, sa culture, ses gestes emplis de majesté et de courage, où Gabriel, le frère de Jane, devint rapidement celui qui fait battre son cœur au rythme de ses yeux aimantés.
Les Duchesnais, une famille qui apparait comme la plus belle des familles unies et aimantes, celle qui est loin de ses manières et des stéréotypes juifs séfarades d’origine marocaine, aimant, un poil trop protecteur peut-être. Jane,  loin des rondeurs et de ce corps qui se déforme, sa silhouette disgracieuse. Les Duchesnais, la famille parfaite au yeux de Charlotte.
Mais qu'en est-il quand la vitrine se fissure, quand l'accident rend les choses tragiques, compliquées,  quand l’attraction est si puissante qu’il en devient difficile, complexe de s’échapper, de trouver l’issue de secours, la sortie qui fera oublier l’ogre, le machiavélique mécanisme, engrenage, ce trompe-œil d’une famille ensorcelante ? Qu'en est-il lorsque pour plaire, Charlotte est prête à renier son passé, sa famille, son identité, à rechercher une image qui est autre que la sienne ? 

« C’est drôle comme les autres nous influencent malgré nous. » 

Avec un brio et une plume alerte, des phrases courtes, laissant peu de place à la respiration, Maëlle Guillaud nous envoute par ce récit sur la construction de adolescence, cette période de recherche, de mimétisme où pour se sentir appartenir à une caste, un clan, une famille, il est si facile de renier père et mère, de laisser s’estomper sa propre richesse, son identité, son histoire personnelle.
On entre dans ce roman et on ne le quitte pas, avalant chaque mot, se métamorphosant sous la coupe de celui qui devient l’ogre, ne pouvant croire que cette aura est aussi féroce, manipulatrice, que cette amitié puisse ainsi détruire ce qui fait la valeur de Charlotte, ses origines, des siens humbles et croustillants. Aux antipodes de ce qu’elle connait, Charlotte plonge dans les mains de cette famille française respectable à avoir honte de ses proches et de sa richesse, à côtoyer le démon en personne. 

« Le diable n’apparait qu’à celui qui le craint. »

Pour un deuxième roman, Maëlle Guillaud (découverte lors de la sélection 2016 des 68 premières fois) affirme son goût pour les écritures et les histoires peu communes, les enfermements, emprisonnements, les expériences suffocantes à la limite d’une tension extrême, les emprises psychologiques et physiques, l’apprentissage de l’identité. Comme dans « Lucie ou la vocation », elle nous entraine avec une facilité et subtilité déconcertantes dans ce roman turn-page, où chaque personnage prend de l’épaisseur, se charge d’une identité propre qui frôle la paranoïa pour certains, la beauté identitaire pour d’autres.

L’adolescence est abordée sous la construction de l’identité, l’amitié forte, l'apprentisage et la quête d'un soi. Maëlle Guillaud aborde cette facette d’émancipation,  de recherche et de la facilité dans laquelle on peut tomber : l’oubli des origines, la richesse qui nous est propre, l’identité singulière et unique, l’emprise et les manipulations exercées. Et c’est fort, profond, de lire ces chemins parallèles où chacun évolue, caché derrière une identité nationale semblable, une identité française. Un roman envoutant, profond, incroyable et une très belle plume. 

« Nous sommes des énigmes, des mystères, des blessures inavouées les uns pour les autres. A force de vouloir leur ressembler, j’ai été comme anesthésiée. J’attendais leurs phrases mais ne donnais pas de sens aux mots. Je voyais ce qui se déroulait autour de moi, mais je refusais de comprendre. Peut-on tomber amoureuse d’une famille ? Vouloir à tout prix être adoubée ? »

  

Une famille très française
Maëlle Guillaud
Editions Héloïse d’Ormesson