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« C’était un matin qui appelait à flâner. J’ai descendu la rue de Belleville, traversé la place de la République et laissé mes jambes m’entrainer vers le centre. Pas après pas, les devantures des boutiques me donnaient une sensation étrange. […] Plus je m’enfonçais dans la Marais, plus les rues prenaient des allures de décor. […]
Dans un courant d’air glacé, j’ai poussé mes pas vers le cœur de la cité. […] Bientôt la pluie est tombée sur mes idées grises, noyant les couleurs, encerclant ma volonté. Sous un portail je me suis réfugié. J’étais rue Pavée. A l’entrée d’un vieux bâtiment. La bibliothèque historique de la ville de Paris.
Dans la salle de lecture hors d’âge, tout semblait figé. […]. Mes doigts ont flâné sur les étagères. Doucement ils ont sorti un livre. […] Il m’a semblé entendre un souffle à peine perceptible. Comme si le livre prenait sa respiration. Les pages ont défilé sous mes doigts. Elles prenaient l’air. Je saisissais des mots. Sur l’une d’elles, j’ai lu une « adresse politique » : « Lavalette, rue Lesage ». J’ai sursauté : rue Lesage !? Mais c’est ma rue ! » […] Il y avait dans mon immeuble, dans mon quartier si éloigné du centre de la cité, une histoire. Une toute petite histoire, effacée par le temps. Celle d’un homme dans une histoire méconnue : La Commune de Paris de 1871. » 

 

Mais qui est donc ce Lavalette qui a habité l’immeuble de l’auteur de ce magnifique récit dessiné ? Qui est cet homme qui, un siècle et demi auparavant, est monté sur les barricades, dans les tribunes des hémicycles parlementaires et politiques parisiens, qui a bataillé auprès des plus grands communards et hommes politiques de la 2nde république ? Quelle est son histoire intime, celle qu’il l’a conduit des faubourgs miséreux du Nord et Est de Paris à la Cité, des quartiers où seuls la misère, l’alcoolisme, le bas peuple, les maladies, la mort rodent à la prise de la Mairie de paris, les collines de Montmartre, la révolte et la Commune en bandoulière.
C’est en recherchant sa trace, marchant dans ses pas que Raphaël Meyssan va aller à la rencontre de cet homme et d’une des pages cachées de l’histoire de France : la révolution de 1871.

 

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Basant son travail sur un formidable travail de recherche et de création, l’auteur a emprunté la technique de ce siècle si singulier dans la découverte journaliste et de la presse papier : la gravure et l’utilisation de l’eau forte. Et quelle réussite, prouesse. On tourne les pages, se retrouvant un siècle et demi en arrière, dégustant l’histoire de France, montant sur les barricades et proclamant la Commune, l’insoumission aux mondes politiques et la capitulation face à la Prusse. On vit l’histoire de Lavalette et de Victorine, rencontrant Hugo et ses Misérables, Thiers et Ferry les vendus de la République, des titis parisiens aux yeux révoltés, des enfants encore nourrissons au ventre creux. La grande histoire côtoie celle qui est intime à la pauvreté parisienne, à ceux qui renvoyés dans les faubourgs pour laisser place au grand Paris et à ces boulevards haussmanniens ont donné le nom à une révolte, une révolution, la Commune. 

 

Cet album est véritablement un roman graphique, le summum de ce que peut réunir la bande dessinée et les techniques graphiques. Il y a non seulement la recherche incroyable qu’a du faire Raphaël Meyssan pour mener à terme l’histoire de Lavalette, la somme de documentations qu’il a du trouver pour coller son récit à l’histoire quasi inconnue de La Commune. La réalité des propos est tellement tenue qu’on ne sait plus si Meyssan a inventé ou s’est réellement inspirée d’une histoire réelle pour nous mener dans les pas de cette page d’histoire. Il croise les  rapports de police, les documents trouvés en bibliothèques, les archives et nous dresse un portrait étonnant d’un Paris se transformant architecturalement et sociologiquement. C’est incroyable la richesse lue. On vit l’évènement comme si on se trouvait dans les pages, les gravures découvertes.

Graphiquement, Meyssan s’est inspiré des gravures de la cette époque, utilisant la typo liée, l’eau forte ou encore les encres noires. On y trouve une collection de cartes, des dessins nous rappelant les barricades parisiennes, Gavroche ou encore les grands orateurs politiques s’invectivant dans les tribunes des parlements parisiens. Une iconographie vaste et à la fois très précise qui nous renvoie aux moindres détails vestimentaires ou figuratifs. Du grand art.

Un album qui m’aurait rebuté facilement si la tension donnée et la richesse graphique ne m’avait pas chamboulé. Une réelle découverte historique. 

 

Retrouver l'ensemble des BD de la semaine chez Mo et ses bulles et à lire les chroniques publiées sur ce roman graphique chez Jérôme et Mo

 

Les damnés de la commune
Tome 1 – à la recherche de Lavalette
Raphaël Meyssan
Editions Delcourt

 

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