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« Son corps est enfoui dans la neige. La nuit humide est peuplée de bruits étranges. Une rumeur de fond de mer. Il ne bouge pas. Quelque chose grésille près de son oreille et dans sa tête douloureuse où se fige une vague immense, dure comme la neige gelée, froide comme son corps échoué sur le trottoir, à côté des autres dans le silence de la ville. »

 

Ferrare, Nord de l’Italie, les années obscures d’un gouvernement aux chemises fascistes et au chapeau de feutre en forme de cône. Des hommes en noirs hurlant Battaglioni del Duce ! 
Comme tous les matins, il passe dans cette rue sur son vélo pour se rendre à son travail. Comme tous les matins, il évite soigneusement les portes cochères, les pavés, les embuscades, une habitude qu’il prend pour éviter d’être confronté à la haine et la violence, aux parades et autres amertumes galvanisées par un prophète de pacotille, un pantin régnant.
Mais ce matin, sous la neige et le froid naissant, il ne fait pas attention à ce groupe mis en travers de la via Boldini. Amené avec tout un groupe au pied du parapet qui longe la forteresse de la ville, il a juste le temps de voir celui ou du moins le pense-t-il, qui lui a tiré dessus. Comme ça. Allez savoir pourquoi lui et pas un autre. Juste le temps de comprendre que la balle qui entre en lui, sursaute dans son corps, le rendra flou puis léger sera sa dernière lucidité, son dernier instant où la vie lui fera grâce de sa beauté, comme dans un jeu où le roi, les fous et cavaliers et autre tours assènent la dernière partie. Echec et mat.
 

« Mais ce n’est pas un jeu, c’était un crime. Les corps couchés dans la neige ne se relevaient pas. » 

Au loin la ville s’éveille. Derrière les persiennes, les amants profitent d’un dernier enlacement, d’ultimes baisers. Sous les arcades, les premiers hommes arrivent et découvrent sous les yeux  et les bottes des miliciens en faction, les corps encore en vie, inertes pour certains. Des corps qui flottent entre deux eaux, deux océans, se laissant divaguer entre la passerelle des âmes proches et celle qui les mène vers la mort, la neige pour linceul, les souvenirs renaissant pour attrape-rêves.
Le monde se voile, nuit et brouillard bien avant les miradors et les voyages au bout de la nuit. Sur les remparts, dans un pays sans nom, dans un pays voisin, les corps revivent les anguilles de l’enfance, les batailles de boule de neige, les glissades et les frissons de plaisir qui dévalaient sur le corps lorsque les interdits familiaux étaient franchis. L’haleine parfumée d’ail et d’épices solaires des repas des mamas, circulait de bouche en bouche dans les rues de la ville, sur les remparts du château qui surplombaient le vieux cimetière juif aujourd’hui interdit. Les hérons volaient majestueusement au dessus de la citadelle emportant des rêves de voyages, des aventures au-delà des frontières. Les amantes se dénudent.

« L’eau a toujours la même langueur, le ciel va toujours retrouver la mer, là-bas, et la ramène avec le vent, avec la bruine. Il y a toujours ce merveilleux silence, cette sensation de liberté, de solitude, de néant. » 

Dans ses souvenirs flous, Felloni revoit son père, amateur de sa canne à pêche et d’histoires de résistance. Malgré les angoisses et la montée de la dictature, la vie coulait comme coule le sang hors de son corps le long de ces mêmes remparts où il a couru quelques années auparavant. Seuls les murs résistent encore, à leur manière. Sa mère pleure. Sa bien-aimée s'éloigne. Au loin, très loin, les usines crachent leur fumée et leurs vacarmes industriels sous le ciel de Turin, emportant inexorablement la vie de ceux qui ont lutté pour faire de ce long fleuve qui descend des Alpes , confluent vers la vallée, irrigue Ferrare, un lieu de vie et de paix. Un lieu où les hommes auraient pu encore des millions d’années, habiter…   

« Peut-être que c’était ça l’amour, ce mystère, cette énigme qui tient l’être aimé à distance et oblige à chercher le chemin jusqu’à lui. »

 

Il faut du temps pour comprendre sous la douceur et la beauté fragile des mots de Michèle Lesbre, l’extrême puissance de ce roman quasi passé inaperçu lors de sa sortie et qui est une des bases de son dernier livre « Chère brigande », une de ses résistances et guerres que mène l’auteure face à l’aberration des hommes entre eux, à cette haine tenace et mouvante, aux frontières basculantes entre la vie et la mort.
Il y a cette résistance, ces pages remplient de mots qui nous réveillent, nous mettent face à nos actes barbares, ce chaos et l’absurdité totale des vies qui se meurent aux pieds des murs, des remparts, des barbelés et grillages, des corps meurtris à jamais par des armes et des ordres, par ceux qui jettent le monde dans les ténèbres empêchant les anguilles d’être pêchées par des enfants, des amours de semer leurs inventivités, la poésie de s’écrire sur les murs et répandre sa beauté. 

L’écriture de Michèle Lesbre se déploie, descend de la montagne, se loge dans le fleuve comme pour mieux irriguer nos âmes arides à la paix, à la force de la vie, la beauté de ce qui nous entoure. Tout prend sens, sensation, émotion. Tout devient sens et nous atteint dans les ultimes détails d’une ville qui se réveille de ses ombres, s’éveille à la lumière d’une aube neigeuse et sanglante. Le silence règne. Le silence  devient. Entre une sensation de liberté qui nait et une solitude du néant qui surgit. 

« Assassini ! » 

Il n’y a pas besoin de comprendre ou traduire ce mot, pour savoir que la guerre est une sale invention des hommes par les hommes pour les hommes. « C’est l’histoire du delta, leur histoire qui n’en finira jamais… »

« Les guerres ne veulent jamais finir, elles parcourent le monde indéfiniment et parfois elles rapprochent les hommes, mêlent leur destins. » 

 

Un certain Felloni
Michèle Lesbre
Sabine Weisperser Editeur