livre_galerie_370

« Depuis quelques temps la vie est parfois un peu floue. J’ai du mal à distinguer hier d’avant-hier, et les mots qui ont une consonance proche prennent un malin plaisir à jouer à cache-cache les uns derrière les autres. Evidemment il y a des ruses, noter l’heure des rendez-vous, ne pas oublier sa liste de courses, trouver un synonyme quand le mot juste file dans un recoin du cerveau. On peut toujours réussir – pour un temps du moins – à garder haute cette tête qu’on finira par perdre tout à fait. On peut s’arranger, comme je l’ai fait, pour remballer les angoisses loin derrière le décor et faire bonne figure. Mais j’en ai fini avec les précautions. »


Il y a dans l’écriture de Gabrielle Tuloup une réelle sensibilité qui nous cueille dès les premiers mots, une délicatesse qui nous effleure et ne nous lâche plus, nous oblige à lire, nous saisir des mots comme on se saisit de la maladie qui touche nos proches. Une empathie qui nous semblait loin et qui d’un seul coup revient, arrive, nous rappelle un épisode vécu ou futur. Ce face à face miroir obscur des vies qui s’en vont doucement, silencieusement, sans un cri ni un geste.

« Il y a des espaces de sa vie que l’on n’habite pas. Des espaces où on aurait dû apprendre à accueillir sûrement. »

Tout commence par un coup de téléphone passé par Jeanne, une vieille amie de Marthe, la mère de Nathan. « Votre mère est malade. Elle m’a laissé une lettre et des consignes pour vous ? » Ainsi donc après des années de rencontres avortées, brouillées, Marthe est encore en vie et elle le réclame. Elle veut le voir. Que faire de cette nouvelle, ce déni d’une maternité refoulée qui vient toquer à la porte de Nathan ? Que faire de cette frontière si infime entre une mère et un enfant, les liens détendus qui unissent l’enfant devenu adulte et celle qui est maintenant une vieille femme n’ayant plus de souvenirs, de mémoire ?
Rue du Cherche-Midi… on ne saurait trouver mieux, meilleur adresse, pour parler de la maladie d’Alzheimer, de cette gangrène qui sournoisement s’installe dans la vie et le corps de Marthe. Comme un fil qui les relie, comme une correspondance qui se retrouve, Nathan va se réapproprier la mémoire et les liens qui lui manquaient, comprendre les blancs, le manque d’empathie et d’amour filiale, l’absence de chaleur et de compréhension, d’attention entre une mère, un père déjà parti et un fils.

« Je ne savais pas qu’on pouvait avoir sa mère collée aux cils, et que ça pouvait brouiller la vue. Je ne savais pas ça. Que la lumière des souvenirs pouvait diffracter le cœur. Je ne savais pas toute ces couleurs. »

Ce qui est saisissant dans ce premier roman, c’est la qualité de l’écriture et la beauté, force qui nous saisissent à la lecture. Chaque mot nous cueille, nous procure une attention et nous unie à cette histoire, aux dernières images et aux actes qui délivrent. Malgré le défaut de paroles, les silences qui sont plus lourds que tous les actes manqués, on entre dans l’émotion où chaque parcelle de perte est la mémoire de nos souvenirs, de nos traces familiales, dans les secrets les mieux gardés. Tout en justesse, en émotion, sans pathos mais avec une grande sensibilité, Gabrielle Tuloup nous convie à ces retrouvailles au goût si particulier de l’oubli, de cette infime particule qui emporte la vie et ses secrets. On voyage entre la Slovénie et un Paris désabusé,  entre deux âges et des frontières où les filtres affectifs sont si infimes qu’ils ressurgissent aux détours de phrases, mots nous emportant dans une lumière, un halo. Les failles résistent et se dévoilent, offrent une résilience, un possible chemin vers une compréhension et amour, vers des chassés croisés où enfin les trésors se découvrent, les mystères s’abolissent, ouvrent les armoires et penderies où étaient rangés les chemises et autres robes de celle que nous n’osions nous souvenir. 

La nuit introuvable est ce livre que l’on pose, découvre entre deux pans de notre mémoire cachée, un livre qui nous fait redresser la tête, apercevoir et voir ceux qui nous sont proches, nos aimants, nos parents, nos aïeuls. Un livre comme un talisman, un puissant viatique qui nous restitue chaque caresse, odeur, silence, geste. Comme un baume, il nous console, nous apaise de la peine, cette culpabilité qui nous assomme, nous brouille la vue, l’amour. L’émotion nous saisit, les sentiments demeurent, se regorgent et nous entraine dans ce vaste temps d’un amour apaisé, retrouvé, dans ce sas où les impossibles deviennent non pas possible mais sereins, calmes, doux, forces, vie, dans une nuit enfin retrouvée.

« L’absence nous fait entrer dans une terre étrangère. [...] Ses vestes restaient alignées dans la penderie, par nuance de ton. Deux jours après sa mort, je me suis décidée à faire une lessive il y avait là les derniers habits portés. On n’a pas idée de ce que c’est qu’une chemise sans les épaules de l’homme qu’on aime. On n’a pas idée du monde infiniment plat et chiffonné, roulé en boule, qui reste quand l’autre déshabille la vie, quand son corps est soustrait aux étoffes et aux caresses. L’existence n’a plus d’odeur. On marche le ventre en creux, encore et encore. […] On arrose quand même les fleurs une fois par semaine parce qu’elles n’y sont pour rien, et que le monde est assez fané comme ça. On boit son thé à la même heure et on attend. C’est le dernier effort dont on est capable, l’attente. Le vide glisse ses doigts entre chaque côté et serre. La douleur a des ongles et elle vous donne du corps. Elle vous raidit, c’est elle qui vous fait tenir debout. Et c’est elle qui plus tard sait quand peu à peu relâcher l’étreinte. Il fallait qu’elle tenaille pour qu’on n’oublie pas de respirer, mais le souffle parfois revient sans qu’on y pense. Le deuil est un sommeil, plus long que les autres. Le noir et blanc finit toujours par rendre l’âme, lui aussi. »

 

« La nuit introuvable » de Gabrielle Tuloup est un vrai coup de foudre et fait parti de la sélection des 68 premières fois, éditions 2018. A retrouver sur le site, toutes les chroniques des éditions passées, en cours ainsi que les diverses opérations menées.

 

 

La nuit introuvable
Gabrielle Tuloup
Editions Philippe Rey

 

logo 68 premières fois édition 2018