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« Toute sa vie, on court après quelque chose,  on veut aller au bout du monde pour raconter des histoires, comprendre les autres, donner à voir l’univers à ceux qui ne le voient pas. On gagne des médailles, on nous épingle des décorations sur nos vestes, on serre la main des puissants : grand patrons, hommes politiques, hommes et femmes remarquables. On écrit des livres, réalise des films, on chante, on danse, on construit des ponts… Et un jour, on se réveille dans notre lit sans savoir qui est la personne allongée à nos côtés. Nos neurones foutent le camp, on oublie notre mariage et nos enfants, nos passions et nos combats. Tout ça pour ça ! Autant se flinguer quand il est encore temps. »

Il y a des livres qui font l’effet d’une petite bombe, d’une claque magistrale dans nos vies étriquées, verrouillées, bien huilées. Des livres qui nous réveillent, nous incitent à réfléchir non pas à notre avenir ou notre destinée, notre petit individu, mais à ce que l’humain donne, sème, pour que le monde s’arrête un jour de tourner. Des livres comme des recadrages à nos rêves envolés, à nos envies effilochées sur la corde raide des jours sans vie, sans goût, sans envie. Des livres linceuls à nos poussières, nos résidus de ce qui nous anime. 

Impossible de passer à côté sans éprouver ce besoin nécessaire de le lire, de mettre face à nous, ce miroir des pensées qui nous assaillent et nous font culbuter. Jean Baptiste Gendarme a écrit un roman qui interpelle, ne peut laisser de marbre, nous réveille dans nos jours et nos nuits où plus rien ne résiste. Un roman comme un pushing-ball, une longue inspiration-expiration, un souffle nécessaire pour nous rappeler que nous sommes en vie. Un roman comme ce quelque chose qui nous met face à cette société qui oublie, vit vite et mal, désorganise les rapports humains, modifie les rêves, les aspirations.
Jean Baptiste Gendarme décrit, dresse un portrait qui nous mobilise, nous oblige à cette introspection face à nos petits jeux égoïstes et individualistes qui nous font oublier de regarder, écouter, entendre, être présent face à cette folie de plus en plus quotidienne, à ce fil d’Ariane qui s’égare dans les dédales d’un labyrinthe d’âmes, d’humains tous plus ou moins occupés à vérifier son taux de célébrité, ses comptes et autres réseaux soit disant sociaux, que de tendre la main, ressentir la vérité. (lire et relire ces pages 104-105-106-107 et se prendre une bonne claque)

Il y a dans « la nuit et des poussières » des vérités qui ne sont pas que pures fictions, que des invraisemblables morceaux de vies et de vides. Il y a la chair qui tremble, les doutes qui assaillent, la peur qui s’infiltre, le vide qui se profile, enfle, étreint pour amener doucement vers le néant, le bout d’une nuit où revenir à la lumière est plus un risque qu’un possible. Il y a ces êtres qui se perdent dans les méandres d’une fatigue, d’une place qu’il ne trouve plus, dans le schéma d’une société qui les oublie, renie.

Alors bien sûr, « la nuit et des poussières » n’a rien d’un roman rocambolesque ou anecdotique. Au contraire. Jean Baptiste Gendarme dresse, avec finesse, précision, un portrait de la dépression, des désespoirs acquis, de la vie qui bascule, de la folie qui nous tient par la main et nous entraine loin de des rivages connus. Comme un fil accroché entre deux rives, le balancement du vent, on entre dans ce récit tendu où la solitude surgit à chaque coin de mot, de phrase, de page. Une solitude comme une vie qui s’égare dans une société où tout est fait pour vivre ensemble, pour être ensemble mais qui ne laisse que de vagues possibles qui s’échappent. L’ultra moderne solitude d’une vie agressive et déshumanisée.

Un roman qui ne secoue comme sait si bien le faire la littérature lorsqu’elle jaillit dans nos vies formatées et rangées. « C’était ça dans le fond, la littérature : placer des personnages dans des situations impossibles et voir comment il réagissent. »

 

« La vie n’est pas vraiment belle, mais Instagram se moque de la réalité. »

 

A découvrir la chronique de Delphine 

 

La nuit et des poussières
Jean Baptiste Gendarme
Gallimard