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«  Même à pas menus, même.
Oui menus, désormais, mais pour autant jamais comptés.
Pour autant, tout menus qu’ils sont devenus, pas plus comptés qu’avant, lorsqu’il étaient, les pas, plus grands. Plus grands, plus vites, et plus allants. Avant, quand elle était juste mémé, mémé, sans qu’il y faille rien ajouter, vu qu’elle était la seule de sa catégorie.
Vu que l’autre, c’était Omi ou mamie. Mais maintenant qu’elle a pris un galon de plus aux épaulettes il faut bien  le précise, il faut bien dire Odette en plus de mémé, pour dire qu’elle est arrière-mémé. » 

Comment tomber amoureuse d’Odette en quelques mots, une saveur, des petit pas menus qui ont fait un tour du monde, un tour de son monde, qui ont compté pour elle, elle qui n’a jamais compté l’amour qu’elle a donné, offert dans un simple geste, une simple bonté. Comment ne pas succomber à ce tout petit livre à la couverture vieux rose, bordé d’un liseré blanc, comme un vieux papier bonbon, un bonbon tendre, un peu acidulé comme peut l’être la vie, les pas comptés décomptés, comme le sont les souvenirs lorsqu’ils reviennent tout doucement et sans bruits.  

A pas comptés lorsque les pas rétrécissent.  

« Arrière-mémé à pas menus et pas comptés, pas plus comptés qu’avant, du temps des genoux bien en os, en os usé, le droit surtout, à force de turbiner, du temps d’avant la canne à béquiller. » 

Des pas de vie, des pas d’allants, des pas décomptés alors qu’avant chantants, dansants, retrouvants. Des pas de vie dans l’herbe, dans la rue, dans les vallées, les trottoirs d’école, d’usine, de champs et de villes. La mobylette et puis la voiture. Sont-ce des pas qui comptent dans une vie de pas ?  Sont ce les pas qui passent ou qui restent dans l’amour de ceux qui marchent au gré de leurs pas ?
Des pas tour du monde aux cartes postales envoyées pour ceux qui ne peuvent plus aller. Des pas de jardin, des pas trésors, des pas anniversaires, des pas tout petits, tout menus pour ceux qui étaient avant plus grands, plus allants. Des pas qui désormais rétrécissent, bringuebalants sur  un morceau de genoux par déjà deux fois ferraillés, deux fois huilés. A pas comptés tout menus, mais pas couchés.
Parce que même si mémé Odette n’a jamais été vraiment douée en calcul et arithmétique appliqué, les pas, comme pour l’amour, elle n’a jamais appris à les diviser ou les soustraire. C’est plutôt même dans les additions et les multiplications qu’elle les donnait. Ses pas. Des pas de danses, de valses, d’un temps, de vaches à amener, de semis à planter pour mieux récolter les soirs de pluie, de gel, de saints de glaces et autres fériés. Des pas à l’envers, des pas à l’endroit comme un tricot, un pull qui tient chaud, ce pull qu’elle tricote en comptant les mailles pour ne pas laisser le froid passer. Des pas d’amour, des pas de vie, des pas allants. 

« Si elle compte, certes, ce n’est pas elle.
Elle, elle ne se compte pas et surtout pas ses pas. Mais si ça se pouvait, à vue de nez, compter tous les pas qu’elle a fait, à combien de tours de terre ça se monterait ? » 

Il y a dans l’écriture de Patrick Da Silva, une ode à la vieillesse, à l'amour maternel, celle qui nous a enseigné la vie sans attendre, l’amour sans comptabilité, une ode comme une rivière qui glisse, une source cachée. Une ode à toutes celles qui ont compté pour nous, comme lorsqu’on enfant, nos pas fougueux et sauvages s’élançaient vers elle, pour apprendre ensuite à les dompter, courir, marcher, grandir, cadencer, s’ouvrir.
On se laisse griser emporter par ces pas, ces sonorités, ces petits pieds qui se déposent sur une terre encore fraiche pour devenir plus grands,  lents, hésitants, tendres, menus. Des pas de toute une vie au rythme de celle qu’il lui a donné. Des pas qu’on a envie de suivre, de ralentir encore un peu pour mieux nous apprendre à sourire, à dompter nos pas qui courent tout le temps, sauvegarder les pas pas comptés, les pas qui ne font que donner pour venir un jour vers les pas menus qui, on le sait bien, finiront  par «  patauger dans la mer de la tranquillité ». Parce que même si ils sont moins allants, moins vites, moins couvrants, ils nous racontent l’amour. Ils nous narrent une histoire. L’histoire de nos pas et ceux qui nous les ont donné, appris à marcher.  

Alors pour toutes les mémés Odette, les Dédée, pour toutes celles qui nous ont donné le goût de sauter dans les flaques d’eau boueuse, courir vers les bras ouvrants, voyager autour d'un monde, à culbuter un peu, danser les soirs de bals ou les cœurs chavirent d’amour aux yeux de l’amoureux, de l’amoureuse. Des pas encore, des pas toujours, des pas d’amour.  Pour toutes celles qui... «Les pas d’Odette » de Patrick Da Silva est ce petit goût de vieux rose qu’on n’a pas envie de quitter. Juste de garder cette saveur encore longtemps en bouche comme un bonbon tendre et acidulé, joyeux et légèrement caramélisé, piquants des fois mais tellement bons et ravigotants. Un bonbon qui nous rappelle nos pas pas comptés, l’amour donné. 

 

« Pas besoin de tricher, elle l’a fait son tour de la terre, fastoche, rien qu’avec ses souliers, à pas menus, à grandes enjambées, un tour du monde peut-être deux.
Et pourquoi, à la queue leu leu, toutes ses savates en file indienne, les kilomètres à pied qui les ont usés, ça nous ferait pas, des fois, une route bien droite de la terre à la lune ? »

 

Les pas d’Odette
Patrick Da Silva
Le Tripode

 

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