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« J’ai lu un article, récemment. Il y aurait en France environ 40 000 personnes qui disparaissent chaque année. Les trois quarts sont retrouvées. Reste un quart d’entre elles dont la disparition demeurera non élucidée pour toujours. Il y a des gens qui s’évaporent au beau milieu d’une fête, d’autres qui ne reviennent jamais de la boulangerie où ils étaient partis chercher une baguette. Certains blogs sur Internet échafaudent des théories foireuses sur des enlèvements par des extraterrestres, des trous noirs, des zones blanches temporelles. Dans tous les cas, le disparu n’a disséminé aucune trace, il a laissé sa vie et ses proches en plan. Il est une énigme réduite à une photographie estampillée du logo de la gendarmerie. »
 

Il y a des romans qui deviennent impossible à oublier, impossible à ranger. Des romans qui vous saisissent, nous donnent cette inexorable envie de se lever, de  croire en nos rêves, nos destins jamais tracés, de continuer à lutter contre nos propres sermons, nos petites résignations, nos pas cadencés dans une société cadrée au millimètre près, à bannir de notre langage les codes des bonnes mœurs, des habitudes trop bien rangées. Des romans comme des poings levés, des claques, des rappels à l’ordre d’un désordre que l’on voudrait programmer, que l’on pourrait programmer.  

« Tanguy, c’est l’histoire célèbre de ce truc indispensable et familier que tu perds et que tu passes des heures à chercher. Tu t’agaces pour rien, tu retournes tout, tu t’excites et tu jures comme un demeuré. Et c’est justement quand tu ne le cherches plus qu’il réapparaît. Comme un pied de nez du sort à ton acharnement et à ta possessivité maladive. » 

Une étoile filante, un météore annonciateur d’événements, un atome irradiant un quotidien, un révolté d’un Bounty naufragé d’un monde, militant antifasciste d’une société opprimante, un leader charismatique à l’empreinte sauvage. Voilà ce qu’était Tanguy Colère. Tanguy, l’ivresse de la vie, l’ivresse de tout ce qui peut se déchirer, se consumer, brûler dans un brasier, une jungle d’essences florales rares. Tanguy ou ne rien céder, ne rien laisser passer, vivre et disparaitre dans des fumerolles, des feux de Bengale, des craquements d’étoiles filamenteuses, des ciels constellés de planètes intrépides, inexploitées… Vivre et survivre à celui qui a été, qui a croisé.

Tanguy.
Tanguy Colère.
Tanguy le révolté.
On ne porte pas ce nom pas hasard quand on a dans le sang la passion de la vie, la passion de la condition humaine, de la misère, détresse, culpabilité des spéculations sociétales et financières. On est Tanguy Colère jusqu’au bout des ongles, de la tête aux pieds, les mains ramassant et jetant les pavés. 

Mais Tanguy disparait une nuit d’août, juste après l’incendie de la Villa Philipps à Cavalaire-sur-Mer près de Toulon. Un corps est retrouvé sur place. Une enquête criminelle est ouverte. Qui était-il ? Pourquoi est-il parti ? Que faisait-il dans ce jardin où il était devenu jardinier ? Et avec qui ? Tant de mystères autour de lui, tant de haines, de révoltes, d’indices qui mènent droit vers cet homme au passé emplis de cris, de ce besoin incessant de vivre, de croire en des rêves, de bousculer les foules, haranguer et secouer, de croire en un avenir. Invisible et pourtant.
Qui est Tanguy ? Que laisse-t-il comme souvenirs à ceux qui l’ont côtoyé, eu comme ami, aimé le temps d’une nuit ? Pourquoi ce grand vide ? Un homme idéalisé, un insoumis, un homme secret ? Reste l’absence auprès de ceux qui avaient foi en lui, qui l’aimaient ou le détestaient. Tanguy Colère et ses ambigüités, Tanguy et sa destinée. Tanguy et ses rêves d'un avenir incertain mais enfin retrouvé.

«  Finalement, nous sommes à l’image d’une collection de papillons. Parmi les grands spécimens et les plus petits, il y a les épinglés, ceux aux ailes déchirées qui se débattent tant bien que mal et ceux qui se sont échappés. Si j’appartiens sans conteste à la catégorie intermédiaire, Tanguy, quant à lui, a su garder ses ailes intactes »
 

Un roman d’une force redoutable, aux parfums d’essences brulantes de fleurs vivaces, rares, sauvages, galvanisantes, d’une odeur de soufre qui n’est que le soufre nécessaire à l’explosion de la vie, des idées, de cet instant de survie qui est en nous, une insoumission à nos petites vies étriquées, rangées, ordonnées, paramétrées, iconisées. Un roman polyphonique comme un chant corse où la mélodie puissante se joint à la force des tessitures des différents intervenants. Un roman où se mêlent l’eau, le sel, la mer, la croisée des vies intrépides, des vies d’êtres qui ont « morflé », ne sont pas que des saints ou des bons à rien, des rêveurs. Un roman qui dérange parce qu’il fout un coup de pied dans notre ordre, nos cases. 

«  Nous sommes nombreux à être menacés de transparence. Et on passe un temps fou à se débattre dans tous les sens pour garder un tant soit peu de matière sensible. » 

Raphaëlle Riol a écrit un petit bijou poétique sauvage, de cette révolte qui bouille en nous, qui nous rappelle de ne jamais oublier de croire en nos projets, nos volontés, de ne pas accepter ce que nous tend la société. « Tanguy Colère a disparu » dérange dans ce monde où on oublie de vivre selon ses rêves et ses envies, dans la plus stricte folie, dans la foudre solaire, la force des tempêtes, la sauvagerie d’un jardin brûlant au soleil méditerranéen, dans la douceur et l'harmonie. Un bien fou. Galvanisant.  Stimulant. Lançant ce cri qui vient du fond du gosier, du ventre, des intestins, des tripes, du cœur. 

 

« On vise par défi. Mal tomber n’est pas un drame. Tant qu’il y a du papier, l’échec n’est que provisoire. Personne ne s’est jamais manifesté dans ces moments où je froisse bruyamment l’absence pour rappeler à moi des endormis ou de fuyards. Je ne pas aux miracles mais je cultive l’ivresse des possibles. »

« Nous sommes fatigués de croire qu’un monde meilleur est possible ou qu’un autre possible serait meilleur. La résignation nous gagne, on tourne en rond mais l’étincelle crépite. Résister, bifurquer. Gravir des sommets. »

« Le plus dur, c’est de ne pas comprendre. C’est se dire qu’on ne comprendra jamais. Qu’il n’y a pas d’explication et qu’il faut accepter. Adopter le vide ou son double tragique, la perte. Accepter le sentiment d’être trahi, les silences qui s’en suivent, l’extinction du phare, l’absence totale de logique. Se soumettre sans se résigner parce que, la résignation, c’est laid. Se dire que, s’il m’avait expliqué son choix, je l’aurais sans doute respecté. Parce que l’essentiel, c’était de s’affranchir. » 

« Je veux brûler tout mon temps »  ( Jack London)

 

(« Tanguy Colère a disparu » est à lire au même titre que Les Insoumises de Célia Levi, petit livre qui demeure de mon panthéon des romans indispensable à se souvenir de vivre). 

 

Tanguy Colère a disparu
Raphaëlle Riol
La brune - Rouergue