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Certains livres sont comme des rendez vous importants, des rencontres qui ont lieu au moment où elles devaient se faire, sans bruit ni fracas, sans heurt ni tempête. Des rencontres solaires, lumineuses, puissantes dans ce qu’elles transmettent, véhiculent, donnent, offrent. Des rencontres comme des sels de vie, des épices qui donnent le piment, rehaussent nos quotidiens. Des rencontres comme des ingrédients qui deviennent nécessaire à nos souvenirs, nos petits bouts de rien qui organisent nos pas, qui subliment nos existences sans qu’ils en soient une preuve durable ou d’espoir. Des rencontres comme des moments qui nous sont propres, intimes, indévoilables et qui pourtant nous procurent des émotions, ces sentiments d’être présent, totalement à notre existence, à notre moi.

Chacun a sa propre identité, elle ne peut être autre, semblable. Chacun véhicule son lot de sels, gros, petits, moyens, de Guérande ou de Camargue. Chacun goûte sa vie avec ses bagages, cet amour du quotidien, de ses engagements, regards, volontés, chagrins. Mais en chacun de nous existe une place pour rehausser la saveur d’un plat du jour, d’une existence, d’une vie. En chacun de nous se niche une légèreté qui nous donne la grâce de savourer le moment donné, le sentiment fort d’exister, d’être unique et en nous.

 

En chacun de nous existe le sel de notre vie. Il suffit juste de lister, de se rappeler ses rendez-vous, rencontres, instants. Il suffit juste de se souvenir ses petits plus qui nous ont rappelé l’essentiel : notre vie.

 

Aller à la plage, aimer le vent qui nous ébouriffe les cheveux, entendre piailler derrière nous cette femme pendue à son téléphone (trouver cela franchement déplacé vu le lieu), se laisser faire, aller, fermer les yeux, ressentir sur ses bras, ses jambes, son ventre, la morsure du soleil, s’en foutre comme de l’an quarante (qui entre parenthèses, ne m’a pas vu naitre… dois je le rappeler), faire face à soi, entrer en soi, s’apaiser, apaiser les tensions, les bruits, les guerres intimes, faire la paix, détourner son regard et apercevoir au coin des rochers perdus un peu plus loin, l’enfant construisant son château en Espagne, croire en des rêves, penser très fort, se lancer tout feu tout flamme dans l’eau, fraiche (oui bon d’accord, la Bretagne n’est pas une ile grecque), s’arrêter à hauteur de taille (c’est déjà pas mal lorsqu’elle est à 14°) puis piquer une tête comme une enfant de cinq ans, aller six pour ne pas vous faire de la peine, faire des longueurs, ressentir la légèreté du corps, le sel qui assaisonne le moment, sentir la puissance de l’eau, la force de l’océan, les idées battre le drapeau blanc, coucher de soleil, clic clac de 21 heures 21.

Poursuivre ce moment, croire en soi, bousculer ses pans qui embarrassent, prendre possession de ce minuscule coquillage qui est notre corps, sortir le bernard-l’hermite, ce pagure aux pattes multiples, secouer et y aller, oser, franchir les sentes, déposer à ses pieds ce qui précieux, ramasser les cailloux galets, les grains de sable, plonger la main dans la douceur soyeuse, penser fortement à celle qui ne dort pas beaucoup en ce moment, se rappeler celle qui est là, toujours et encore, faire face à celui qui a fait du mal, lui répondre dans sa sérénité retrouvée, dans le savoir que la paix est enfin en soi, se rappeler d’un seul coup qu’il n’y a pas meilleur moment que le ventre qui crie famine, ne pas se demander quoi manger, courir comme une dératée et s’emmêler les pieds (un petit 38,5 qui se prend souvent dans les filets), être en vacances comme on est dans une vie, la pause d’un quotidien qui passe trop vite.

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Avoir envie d’un plat de langoustines, d’une bolée de cidre, d’une choucroute comme seule sait la faire celle qui nous a enfanté, ouvrir les plaisirs et s’en faire une appétence pourléchante et salivante, ajouter un œuf, moutarde, huile, monter le tout et se servir une cuillère de mayonnaise maison, entendre l’eau bouillir, glisser 3 à 4 minutes les mollusques gris, observer les bulles et passer à table, se prendre pour la Castafiore et pousser un gloussement irréductible de plaisir culinaire, trouver franchement cela démoniquement bon et jouissif, ne rien laisser.

Faire une sieste, trouver cela complètement dépravant mais terriblement reposant, requinquant, y penser comme à chaque fois, oreiller, livres et à portée de main la tasse de thé vert, blanc, l’association d’idées, sentir l’existence, choisir d’exister, ne plus culpabiliser, entendre au loin le cri animal et grossier du goéland, mouette désespérée, préférer le tirelie-tulute de l’alouette, se souvenir des croassements et roucoulements quotidiens, en sourire, rire, fou rire, à bâtons rompus, les frémissements de la vie, les petits plaisirs , les interrogations et on continue, jouir du spectacle, prêter l’oreille aux autres, s’occuper de soi mais pas que, surtout pas.

Je continue.

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Penser qu’il va falloir rentrer, en avoir le cœur gros, mélancolie d’un instant fugace après une rencontre où tant d’émotions se sont dévoilées, sentir ce sentiment de beau, fort, résilient s’installer, retrouver malgré le fait que chaque jour suffit à sa peine, à son bien-être, y croire, penser que puis ne plus penser, laisser les bulles de sel se déposer doucement, ne pas trop brusquer les rayures et les Anatoles, les petites casseroles, les où que j’aille, les perdues puis retrouvées, les leçons de coutures, les plongées en apnée, les caps et les pointes, les frontières mouvantes où s’entrecroisent notre histoire, saler, poivrer, assaisonner, déguster, les trois fées, avoir trouver sa pierre, celle qui est dans sa poche gauche, celle que l’on caresse du bout des doigts, son arbre de vie, savoir que le chemin intime est là, qu’il sera toujours dans le fracas des jours tempêtes et les bonheurs des jours sereins, des jours solaires, la mouvance de l’esprit, du corps, nos désideratas, rire, regarder, sourire, tenir une main dans la sienne, faire silence pour ne pas briser l’instant, ne pas oublier d’où on vient, qui on est, ce qu’on devient, se souvenir tout le temps ce qu’on doit à celle qui a tout deviné, passer, être passeuse, laisser les mots se déposer, prendre corps, la tête se remettre de ce sac rempli de livres de mots d’or, déguster une galette, bolée de cidre, thé, Plancoët s’il vous plait, Anatole un jour, Anatole toujours, les rayures en cadeau, photographie d’un album au sel fin, délicat, savoureux, celui qui fait de ce moment unique un sel de la vie gravé, encore un que l’on rajoute à  tous ceux qui aident à avancer.

 

Se dire que ce livre, ce morceau d’essentiel de Françoise Héritier fera partie des recueils à lire et relire, souligner, reprendre, écrire, post-iter, imaginer, [roots-town], ne pas oublier, graver, tatouer, aimer, s’aimer, faire confiance, retrouver, tenter, en rire comme on ose plus rire, gorge déployée, plonger dans ce que l’on aime, est, sans risquer de se noyer, laisser filtrer toutes les lumières que nous offrent nos cicatrices et nos reflets, se moquer mais surtout être en paix, avec soi, avec lui, avec elle, avec eux, avec tous ceux qui nous ébouriffent, nous culbutent ou malmènent, nous laissent des gros bouillons, des peurs et doutes, craintes, croire encore, espérer dans nos rêves, construire son château en Bretagne à défaut d’Espagne, doucement sans agiter les remous, s’en Ivraie, poésie du regard et des mots, saler, poivrer, assaisonner, goûter.

 

Le sel de la vie. Ne jamais oublier. 

 

Le sel de la vie
Françoise Héritier
Odile Jacob

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