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« Je pense que le monde est aujourd’hui plus carnassier. […] Je vois par moments comme une disparition de l’humain dans les visages. Je vois sur les chairs, sur les traits quelque chose qui passe, qui a moins de lumière. Je pense qu’on a fait du mal à la vie. […] la nature, la vérité, la beauté, la douceur, la lenteur qui ont été mises à mal ont juste reculé et deviennent un peu plus difficiles à saisir, à vivre. Trop de mal a été fait, mais ce n’est pas irréversible. […] On reviendra aux choses vivantes et vraies. Mais pour ça, il faudra que le point de lassitude extrême soit atteint. Il faudra qu’on ne puisse pas faire autrement. L’homme n’est pas plus mauvais aujourd’hui qu’hier, il est seulement plus perdu. »
 

Qu’est ce que la poésie si ce n’est qu’une infime particule de ce que l’on ressent en soi, de ce que le temps nous laisse à habiter le monde  de façon humaine et poétique ? Qu’est ce que la poésie si ce n’est ces quelques secondes qui nous donnent l’ultime instant de se sentir vivant, habiter et contempler sans attendre ou projeter, regarder et ressentir, dans l’indifférence du bruit qui nous entoure, dans la richesse des trois fois riens, des balbutiements d’un enfant, des caprices d’une météo qui va et vient, dans ce qui fait face à nous et dans lequel on perçoit toute l’intelligence du monde, son humanité, sa sensualité, sa fragilité.  

« Le monde est rempli de visions qui attendent des yeux. Les présences sont là, mais ce qui manque ce sont nos yeux. »  

Qu’est ce la poésie entre les mains d’un plâtrier sifflant une mélodie ou d’une femme qui borde son enfant le soir à la tombée de la nuit, lui insufflant les étoiles et chassant les fantômes du noir, dans les gestes d’un quotidien que nul ne peut atteindre, détériorer ? Qu’est ce que la poésie dans cette solitude qui nous pousse à regarder une caresse du vent dans un champ, un pré ? Qu’est ce que la poésie sans les mots de celui qui ne sait si il est poète ou simple contemplatif du monde qui l’entoure ? 

« Je regarde, je n’entends rien, la fenêtre est fermée et quand bien même serait-elle ouverte, aucune rumeur ne me parviendrait. ».  

Dans ses questions, ses doutes, ses peurs, Christian Bobin  nous amène à réfléchir à ce qu’est la poésie de nos jours, de notre quotidien, ce que sont devenus les poètes dans un univers où la technologie, la vitesse, l’oubli, la consommation effrénée ne cessent de nous insuffler un souffle tempétueux. Il nous mène sur son chemin, celui nécessaire à notre temps, notre humeur, celui nécessaire à notre contemplation, notre regard, notre propre poésie. Il recueille chaque mot comme on recueille chaque brise, chaque trace, chaque caresse qui nous inspire. Langage du corps, langage de notre vie. Car qu’est-ce habiter le monde si humainement nous le désapprouvons ? Comment trouver sa place dans un monde qui bat trop vite, consommant frénétiquement, oubliant les regards et les caresses, l’attention de la mère sur son enfant, le geste du plâtrier siffleur. 

« Il est possible que, par attention aux choses menues, très simples, très pauvres, je trouve peut-être ma place dans le monde. » 

La poésie sert à cela, à mettre la main sur la pointe du sensible, de l’éphémère instant réel, dans ce moment de grâce où le répit s’installe, la peur du bruyant s’éloigne. « Habiter poétiquement, ce serait peut-être d’abord regarder en paix, sans intention de prendre, sans chercher même une consolation, sans rien chercher. » comme un voile qu’on découvrirait de moitié pour ne pas se brûler à la vision d’un monde effréné, loin de l’extrême fragilité de la vie, de ce que chacun de nous possède en ses gestes, ses silences, ses regards, ses attentions, sa présence.
Il n’y a rien de spectaculaire à la poésie ou dans les mots de Christian Bobin, rien de radicalement ou proprement poétique. Il y a juste la vie qui s’écoule et que l’on apprend à regarder, à traduire en nous, à simplifier. Il y a juste le but de construire notre architecture, notre arbre de vie, notre âme, inépuisable terreau de ce qui nous habite.
 

« Je crois que, au fond, c’est ça la poésie, c’est juste un art de la vie. […] parce que dire ou habiter poétiquement le monde ou habiter humainement le monde au fond, c’est la même chose. » 

« La poésie entre dans le monde comme dans une maison amie, elle révèle l’objet, elle l’amène à se révéler, elle ne le force pas. »

 

Le plâtrier siffleur
Christian Bobin
Poésis