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« Nous logions, père et moi, au plus épais de la forêt, dans une cabane de billes érigée ci-devant le grand hêtre. Père avait formé de ses mains cette résidence rustique et tous ses accompagnements. Rien n’y manquait : depuis l’eau de pluie amassée dans la barrique pour nos bouillades et mes plongements, jusqu’à l’âtre pour la rissole du cuissot et l’échauffage de nos membres aux rudes temps des frimasseries. Il y avait aussi nos paillasses, la table, une paire de taboureaux, et puis encore l’alambic de l’officine, où père s’affairait à extraire, des branchottes et fruits du genièvre avoisinant, une eau-de-vie costaude et grandement combustible. Pour nous repaître, nous prenions le poisson de l’étang ou boutions hors tanières et abris toutes bêtes nourricières : garennes, gélinots, chipmonques, casteurs, putois, ratons et chevrillards. Le reste de notre pâture se composait surtout de thé de dalibarde, d’œufs de merles et de sarcelles, de marasmes, de racines et de baies, de souricelles assommées par nos soins et de rapaces doctement bombardés de pierrettes, ou percés de nos flèches. Père possédait toutes sciences. Notions et lumières siégeaient sous son casque. Il concevait que Terre est plate, qu’elle stationne au milieu des cieux et que les astres tournoient à l’entour tel le chien ancré au pieu. Que la déesse Lune assure le salut de toutes choses vives : bestieuses, végéteuses et humaines. Que maux de corps se soignent par saignées et autres secours modernes. Que le cauchemar engouffre la cervelle par les esgourdes. »

 

Quelque part, n’importe où, n’importe où se trouve nul part, n’importe où se loge la folie, le fin fond de la forêt, des bois. Un monde aux confins de tout, aux frontières de l’innommable, de l’insondable, des actes et terreurs inqualifiables, des silences et de la sauvagerie les plus barbares. Un monde troublant, un monde de ténèbres, un univers noir et empreint de violences, d’une cruauté. 
Une cabane en rondins. Deux hommes, deux êtres hallucinants et hallucinés.
Un fils et son père empreint d’une folie primitive, sauvage, à la limite de la bestialité, de l’insoupçonnable de vie humaine. Un père qui noie son chagrin dans l’animalerie, dans la vie sauvage et archaïque, loin de toute trace de civilisation. Un homme en proie aux voix qu’il l’entend et le possèdent, aux ombres fantomatiques qui habitent les bois sombres, terribles. Un homme capable de tout et surtout du pire, de la cruauté la plus sadique, inhumaine, sauvage et terrifiante. Un homme perdu et qui entraine dans sa folie son fils, livré à lui-même, nourri dès son plus âge à la vie et la mort que la nature lui donne, offre. Un homme qui reprochera toute sa vie, à son fils, la mort de sa femme lors de l’accouchement et jettera son amour paternel dans un feu, le brasier de sa folie.
Un fils, le narrateur, qui cherche le pourquoi de cet amour qui ne se dit, ne se dira jamais, qui cherche dans les traces de sa vie, du ciel et du paysage boisé qu’il l’entoure, les empreintes d’une mère qu’il n’a pas connu, l’amour qui l’a déserté. Un fils  soumis à un destin tragique et marginal, un sens immoral et loin de toute morale humaine. Un fils qui cherche le ourquoi, le pourquoi de l'amour, de son manque, de cette empreinte en lui. Un fils qui cherche dans les bois une mère partie trop tôt. Un fils qui s'accroche à l'amour que pourrait lui glisser un père, un espace même minime.

Un fils et son père. La forêt. Le jour des corneilles.

«  Cette mélancolie tient en ce que vie et mort demeurent éternellement contraires, et qu’entre elles nul discours, nulle communication durable, et nul feu aprofond ne sont possibles »

Loin de toute fioriture et pourtant empreint d’une force inouïe, d’une beauté indiscutable, « le jour des corneilles » est ce livre qui marque dans les chairs, dans les âmes et le cœur. Rien ne nous est épargné, ni les plus bas instincts primaires, tribales, ni les esprits les plus tortueux, rayé de toute civilisation. 

Jean François Beauchemin nous plonge dans une langue surprenante, poétique, qui frôle un ancien français ou patois, une langue qui puise sa force dans son inventivité, dans cet étrange vocabulaire. Une écriture comme une musique, une portée qui se met en place,  nous entraine dans un monde où seuls les arbres sont vivants, où seule la nature resplendie.
Des mots qui rongent, une langue qui nous embarque dans une époque indéterminée et indéterminable, loin de tout ce qu’on connait. Une écriture atypique, captivante, envoutante, quasi étrangère, puissante, riche d’un univers et d’une maitrise totale, onirique, unique et sensuelle, sensorielle et troublante. Une écriture qui nous éloigne de nos propres chemins, de nos habitudes de lectures et d’écriture, qui côtoie la sauvagerie et barbarie comme elle voisine celle des cieux, des contrées merveilleuses des hommes naïfs et innocents. 

Le jour des corneilles fascine comme il effraie, comme ces oiseaux de mauvais augures qui annoncent les lendemains lugubres, noirs, violents. Et pourtant dans cette quête d’un monde inhumain, dans cette recherche d’un amour qui ne se dit pas, on entend les battements des coeurs, les voix d’un possible, d’un mot qui s’écrit et s’apprend, le pouvoir de la vérité, la lente reconstruction et le pouvoir salvateur de ce qui devient. Un roman hallucinant, ovni littéraire classique incandescent, qui envoie valser toutes nos connaissances pour mieux nous en faire aimer l'histoire et l'ecriture. Un chef d’œuvre absolu.

 

« Peut-être ainsi, mâchais-je en moi-même, la folie est-elle une sorte de corridor reliant provisoirement vifs et trépassés. Ainsi la déraison de père n'était-elle pas aussi folle qu'il y paraissait : mère, par-delà même les limites de l'ici-bas, permettait à père d'entretenir en sa vie quelque direction. » 

 

Le jour des corneilles
Jean François Beauchemin
Libretto