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 « La plage est livrée à elle-même. Les établissements sont vides, dedans, dehors, terrasses désertes, cannisses arrachées. Le sable et les algues envahissent les planches. Quel fléau ? on se demande. Quelle menace, quelle dévastation annoncée a poussé la population à fuir ? Quel danger imminent a pu conduire à pareille exode ? Rien de tout cela. Rien d’autre que l’hiver. La météo. Le calendrier. Une histoire de congés payés. Il en faut si peu, parfois. […] Nul ne se dore au soleil de février sinon peut-être les fantômes. Place aux absents. Place aux morts. »

Que reste-t-il quand ceux qu’on a aimé, choyé, adoré jusqu’à l’amour exclusif, l’amour au-delà des interdits, se perd dans les méandres de la grande et petite histoire, lorsque les honneurs, horreurs politiques s’invitent dans les familles, les obligent à affronter les fantômes, les morts, les questions sans réponses, les longs hivers qui ressemblent à ces mortes saisons de bords de mer lorsque la foule des touristes repart vers d’autres cieux telle une exode supplémentaire à accrocher aux albums des souvenirs perdus ?
Que reste-t-il lorsque le monde se perd dans la jungle des armes, des salutations au drapeau, aux ordres des dirigeants, aux idéaux de bravoure et de croyances, à la torture et actes de barbarie proférés ? Que reste-il de ces lettres qu’adresse Adeline à son frère Pierre ? Pierre ce soldat d’une Algérie disparue il y a cinquante ans, d’un frère aimé passionnément, au delà de la folie et des bien-pensants. Un frère comme un héros, son héros, le héros de sa jeunesse, de ses souvenirs d’enfance, d’adolescence. Son premier amour.  

  • «  Est-ce parce qu'on cesse de croire en eux que les héros meurent ? » 

 

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Que reste-t-il de cette correspondance, de ces longs monologues, lorsque le sang vient tacher les mots, les mains gantées viennent se perdre sur les corps, quand la gégène devient l’amie, l’amante, celle que l’on apprend à maitriser comme on apprend à maitriser la torture, les coups, la folie qui gagne les pensées, l’indicible cruauté et violence sourde découverte ?
Que reste t il de ceux qu'on a aimé quant au détour d'une correspondance inachevée, se révèle la pire des atrocités, le pire des faits de guerre, des massacres ? Que reste t il quand celui qu'on chérissait, se révélait être un bourreau, un fanatique de la question, un tortionnaire, un barbare ?  

Est-ce parce qu'on cesse de croire en ce héros, ce frère tant aimé, qu'il cesse de vivre en nous, en cette sœur qui ne croit plus en l'homme, en son humanité ? Comment concilier ce qui est inconcevable, impardonnable, inqualifiable ? Comment pardonner, avancer, aimer, retrouver la vertu et virginité des logues plages, rues désertées des hordes de ces corps soumis à la chaleur, au soleil ? Que faire face au silence qui révèle ces statues et parasols délaissés, ces canisses qui ne tiennent que par miracle face aux vents et marées ? Comment faire face aux fantômes, aux morts, au goût du sang qui entachent la vie ? 

 

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Un texte de Marcus Malte qui commence comme une correspondance entre deux êtres, frère et sœur, entre un fantôme et celle qui n'arrive plus à avancer. Un texte comme deux monologues et qui finit dans une explosion de l'acte militaire, sur la remise en question de nos hommes politiques dans les faits de guerre, sur ces hommes, simples appelés, trouffions, partis innocents revenus les mains sanglantes, déserteurs ou enterrés vivants.... Ce que l’on ne nomme pas, ce que l’on cache, tait de peur de réveiller les fantômes, les mots qui ne se disent pas, les cruautés perpétuées, les massacres, les idéaux politiques et les croyances, la foi en la discipline, l’école militaire, les hauts hommes. Des mots qui laissent deviner l’absence et le vide, l’insoutenable plaie ouverte des conflits qui ne s’écrivent pas dans les manuels d’histoire, une écriture qui ne signent pas l’armistice mais laissent entrevoir la béance et la puissance des terreurs insondables.
Les photos de Cyrille Derouilleau, accompagnent le récit comme une longue trainée de silence, de sable, un vent qui déplace et remplace les objets, les hordes de touristes et laisse place aux portes et fenêtres calfeutrées, à ces palmiers dont on cachent les jeunes pousses du froid telles des camisoles des condamnés à mort. Les béances des planches des cabanes d plages sont mises à jours, les chaises pliantes sont remisées le long des palissades. L’exode, le silence, la mort lente et faussement désinvolte de la morte saison, de l’hiver. Quelques pousses semblent croitre encore aux pieds des palissades détériorées et laissées à l’abandon mais peut-on encore appeler cela des plantes, des herbes folles lorsqu’elles semblent elles-mêmes brulées par le soleil d’hiver ?


Ce que j aime dans la collection collatéral des éditions du bec en l'air, c'est le mélange, l'accompagnement qui réside entre les mots et la photo, entre la fiction et l'image. Chaque texte devient force, se renforce grâce à la photographie proposée et inversement. Sans les écrits, l'image meurt. Sans l'image, l'écrit ne vaut plus rien. Ce texte ne m'aurait pas porté sans la photo. Sans les mots, celle ci n aurait été qu'une suite de paysages déplacés, morts.

  • «  Est-ce parce qu'on cesse de croire en eux que les héros meurent ? »  

Telle est la question. Est-ce parce que les saisons s'achèvent, qu'elles deviennent mortes saisons ?


Mortes saisons
Marcus Malte (texte)
Cyrllle Derouilleau (photographies)
Le bec en l’air – collection collatéral

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